© Christophe Raynaud de Lage

Dans Woyzeck ou la vocation, Tünde Deak dialogue avec Büchner

À la Comédie de Valence, à l’occasion du temps fort Parcours à facettes dédié aux formes autobiographiques, l’autrice et metteuse en scène se replonge dans sa première émotion théâtrale.
25 février 2026
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Les lumières à peine éteintes dans la salle, une première scène tout droit sortie de la pièce de Büchner s’impose. À travers un rideau blanc à demi transparent qui sépare l’avant-scène du reste du plateau, deux silhouettes aux habits de soldats se devinent dans la pénombre. Au-dessus d’elles, un écran incliné vers le bas projette les images d’un bord de lac. Au sol, des déchets rassemblés comme enlisés dans un sable gris de vase. Tout autour, l’ambiance sonore est enveloppante.

D’un geste, Tünde Deak laisse Woyzeck faire irruption au plateau, comme l’œuvre du dramaturge allemand s’est immiscée dans sa propre vie, sans crier gare, un soir de septembre 2001 à la MC93. De cette première rencontre fondatrice, la metteuse en scène tire le fil d’une enquête aussi personnelle qu’artistique, dans un dialogue constant entre autobiographie et fiction.

Rencontre avec le théâtre
© Christophe Raynaud de Lage

Ancrée dans le regard des spectateurs, l’image sombre disparaît comme on chasse un rêve. En adresse directe au public, Jeanne Lepers, doublure fictive de Tünde Deak, prend alors le relais. Revenant sur les instants marquants de sa vie de jeune adulte, elle tente de reconstituer, fragment par fragment, le chemin qui l’a menée jusqu’à la femme qu’elle est devenue. Partout, y compris dans ce morcellement, plane le spectre de Woyzeck et de la résonance qu’a trouvé en elle le spectacle d’Árpád Schilling. Quelque chose s’est joué ce soir-là, reste à déterminer quoi.

Aux prémices de sa recherche, la metteuse en scène ne se cache derrière aucun faux-semblant. Armée de ses questions sans réponse – parfois l’inverse –, elle s’engage dans l’exercice ô combien délicat de se raconter. Mais pour elle qui, selon sa confidence, a toujours été un personnage secondaire de sa propre vie, l’essentiel ne tourne pas autour de sa personne. Si chaque chapitre de son récit semble trouver écho dans un extrait de la pièce de Büchner, c’est avant tout pour ce que cela soulève de questionnements sur son rapport à l’art, au théâtre et à la société.

Enquête intime

Woyzeck ou la vocation se situe précisément à cet endroit, particulièrement intime, de la rencontre entre une artiste et sa discipline. En menant l’enquête sur ce qui, dans cette pièce, a résonné en elle, Tünde Deak se retrouve à interroger, presque malgré elle, le monde qui l’entoure. Il en va ainsi du désir de solitude qu’elle partage avec les personnages de la pièce, comme il en va de ces rares figures féminines qui, sous la plume d’un homme au XIXe siècle, lui restent étrangères tant elles s’inscrivent dans des stéréotypes patriarcaux.

Cette création prend les airs d’un droit de réponse, au cours duquel la metteuse en scène s’émancipe progressivement de ses souvenirs de jeune femme. Sans morale ni déni, avec l’appui de ses interprètes qui prennent part à la réflexion, elle tente de lire la pièce sous de nouveaux angles, cherchant des sens qui auraient pu lui échapper vingt ans plus tôt. C’est cette question que soulève notamment Flora Bernard-Grison, qui envisage de jouer l’assassinée Marie comme une femme affirmée plutôt qu’une victime. D’une scène à l’autre, les pièces du puzzle s’imbriquent pour former aussi bien le portrait d’une artiste que celui d’une œuvre.

Réalités dramaturgiques
© Christophe Raynaud de Lage

Matérialisés au plateau par la scénographie de Marc Lainé et Stephan Zimmerli, qui distingue sciemment l’espace du récit et celui de la fiction, les va-et-vient apparaissent rapidement d’une évidence presque scolaire. C’est sans compter sur la malice de Tünde Deak qui, dans son dialogue avec l’auteur, s’amuse à brouiller par touches discrètes les frontières qui les séparent. De cet amalgame ressort alors un troisième niveau de lecture, celui du théâtre comme terrain de jeu allégorique, que la metteuse en scène assume avec pertinence.

Fil rouge de cette épopée dramaturgique, la présence de Léopoldine Hummel est un atout considérable. Comédienne, musicienne, chanteuse et accessoirement personnification de Büchner lui-même, elle assure avec prestance le lien entre salle, récit et fiction. En réplique, Lucas Bustos Topage campe à lui seul la quasi intégralité des personnages masculins secondaires, ceux auxquels Tünde Deak dit s’identifier si facilement. Woyzeck, lui, est porté par la comédienne hongroise Lilla Sárosdi. La boucle est bouclée : elle faisait partie, en 2001, de la distribution du spectacle d’Árpád Schilling.

La vocation

Jouant avec l’entrelacement des lignes narratives, l’autrice et metteuse en scène signe une pièce d’une belle maîtrise, qui ne demande qu’à se resserrer au fil des représentations pour s’affranchir du rythme binaire qui la structure. Dans son approche aux multiples inspirations, Woyzeck ou la vocation est une création captivante qui sait raconter sans illustrer, de ces pièces qui aiment le théâtre sans avoir besoin de le clamer.

Envoyé spécial à Valence

Woyzeck ou la vocation de Tünde Deak en dialogue avec Georg Büchner
La Comédie de Valence
Du 24 au 26 février 2026
Durée 2h.

Tournée
31 mars au 2 avril 2026 à la Comédie de Colmar
8 au 9 avril 2026 à La Filature – Mulhouse

Texte de Tünde Deak en dialogue avec Woyzeck de Georg Büchner
Mise en scène de Tünde Deak
Avec Flora Bernard-Grison, Lucas Bustos Topage, Léopoldine Hummel, Jeanne Lepers, Lilla Sárosdi
Scénographie de Marc Lainé et Stephan Zimmerli
Musique de Léopoldine HH
Lumière de Kelig Lebars
Vidéo de Baptiste Klein
Son de Mélodie Souquet
Costumes de Benjamin Moreau
Masques de Judith Dubois, avec les patient·e·s de LADAPT Le Safran
Images d’archives W ou Le Cirque des travailleurs – Árpád Schilling / Cie Kretakor


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