© Simon Gosselin

À notre place : Anatomie de l’amitié au scalpel

Pour sa nouvelle création, Stéphane Braunschweig retrouve l'écriture du dramaturge norvégien Arne Lygre et explore jusqu’à l’os, à travers un trio féminin, notre nature humaine ambivalente entre besoin de l’autre, solitude et individualisme. 
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Loin d’un intérieur réaliste, le plateau déploie un appartement témoin blanc et immaculé. L’espace agit moins comme un décor que comme une surface mentale. Cette page presque vierge accueille les paroles, les souvenirs et les projections des personnages. Dans ce huis-clos à géométrie variable se dessine peu à peu le portrait ambivalent de trois femmes que rien, au départ, ne semblait devoir rapprocher. En filigrane apparaît celui, plus trouble, de notre nature humaine profondément sociale.

Un face-à-face entre sincérité et faux-semblant
© Simon Gossselin

Deux femmes s’y rencontrent et engagent une discussion empreinte de bienveillance. Elles évoquent cette amitié naissante dans laquelle leurs différences, comme leurs ressemblances, semblent soudain trouver un sens. Astrid, que Clotilde Mollet incarne avec une humanité bouleversante, a passé la soixantaine et vit seule dans une grande maison depuis la mort récente de sa mère et le départ de son fils.

Sara, interprétée par une Chloé Réjon lumineuse autant que tranchante, approche la cinquantaine. Elle n’a pas d’enfant et partage encore un toit avec un mari devenu au fil du temps compagnon de vie, qui la rassure par sa présence. Son existence se résume désormais à quelques repères fragiles, un frère aimé, mais loin, et des souvenirs adolescents qui tiennent lieu d’ancrage. Leur rencontre s’impose alors comme une évidence fragile et devient peu à peu une nécessité face à la solitude qui les ronge.

Une amitié née du manque

Les deux femmes se connaissent à peine et pourtant une circulation immédiate s’installe entre elles. Elles reconnaissent dans l’autre une solitude familière, facile à vampiriser. Les confidences apparaissent rapidement et chacune expose ses blessures, ses attentes, ses doutes. À mesure que la parole se libère, les conseils et les attentions glissent aussi dans l’existence de l’autre.

Sous les élans de bienveillance affleure pourtant une autre réalité. Chacune cherche à occuper une place essentielle dans la vie de l’autre. Le manque agit comme une force d’attraction. Leurs vies, leurs désirs et leurs façons d’habiter les relations diffèrent profondément, mais chacune pressent que ce lien pourrait combler un vide.

Un triangle forcément instable
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L’équilibre fragile se modifie lorsque surgit Eva, amie plus jeune et de longue date d’Astrid. Cécile Coustillac lui prête une énergie troublante. Elle s’était éloignée quelque temps pour ne pas étouffer, mais son retour redistribue immédiatement les positions. Le duo devient trio et les relations se reconfigurent.

La dynamique des liens apparaît alors avec netteté. Les personnages se rapprochent tout en empiétant sur le territoire de l’autre. Elles offrent leur écoute tout en cherchant à préserver leur place. Chez Arne Lygre, l’action demeure presque imperceptible. Les personnages parlent, racontent et rejouent des fragments de leur existence. Les hommes qui traversent leurs vies apparaissent à travers ces récits.

Le fils d’Astrid revient dans la maison de sa mère après une longue absence et finit par éclipser la relation, tant sincère qu’opportune, des trois femmes. Le frère de Sara reste une présence centrale depuis la mort brutale de leurs parents dans un accident de voiture lorsqu’ils étaient adolescents, mais son éloignement physique, son existence avec femme et enfants, déséquilibre le lien fraternel. Quant au père d’Eva, après le départ de sa femme, a depuis fait son coming out et vit aujourd’hui dans une résidence pour seniors le plus bel amour de sa vie avec un autre pensionnaire, ne laissant que peu de place à sa fille. Il refuse par ailleurs d’être une obligation pour elle. 

Le théâtre de l’intime

Peu à peu, les récits s’entrelacent. Les actrices incarnent tour à tour ces figures absentes et rejouent les scènes qui ont façonné leurs vies. L’absent, l’homme, révèle autant le manque, la fragilité de ces amitiés sororales, que le but ultime et absolu à atteindre. La scène devient alors un espace de mémoire et de projection. Arne Lygre observe les relations humaines avec une précision presque clinique. Il en révèle les élans sincères comme les zones d’ombre. Les trois femmes affrontent leurs manques, leurs désirs contradictoires et les arrangements qu’elles passent avec la vérité. Chacune tente de préserver sa place dans ce fragile leurre qu’est leur amitié. Derrière leur lien, qui se drape de sincérité, se dessine une mécanique sociale faite de stratégies discrètes, de faux-semblants et de dépendances affectives.

Stéphane Braunschweig éclaire cette écriture avec une mise en scène d’une grande sobriété, autant translucide que précise. Il s’appuie sur les présences singulières de ses comédiennes pour laisser apparaître les tensions souterraines qui traversent ces relations. Leur jeu précis et habité donne chair à ces fragments d’existence. Le début peut sembler austère. Pourtant, au fil des échanges, les récits révèlent ce qui se joue réellement. La pièce observe notre manière de nous attacher aux autres, de chercher une place auprès d’eux et parfois d’instrumentaliser ce lien pour ne pas rester seuls.

Arne Lygre construit souvent ses pièces à partir de situations presque abstraites afin de mieux révéler les mécanismes humains. Dans À notre place, cette exploration de l’amitié finit par exposer une vérité plus large sur notre condition d’êtres humains profondément sociaux.

Envoyé spécial à Rennes

À notre place d’Arne Lygre
Création au TNB – Théâtre national de Bretagne
Du 3 au 7 mars 2026
Durée 2h

Tournée
18 mars au 17 avril 2026 à La Colline-Théâtre national

Mise en scène et scénographie de Stéphane Braunschweig
Avec Cécile Coustillac, Clotilde Mollet et Chloé Réjon
Traduction de Stéphane Braunschweig et Astrid Schenka
Collaboration artistique – Anne-Françoise Benhamou
Collaboration à la scénographie – Alexandre de Dardel
Costumes de Thibault Vancraenenbroeck
Lumières de Marion Hewlett
Son de Xavier Jacquot
Assistanat à la mise en scène – Clémentine Vignais
Fabrication du décor – ateliers de La Colline

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