Félix Amard © Florian Colas

Félix Amard, l’habit et la manière

À l'affiche de Faire le beau de Bérangère Vantusso, repris actuellement au Théâtre Public de Montreuil, le comédien doux rêveur s'impose comme l'un des visages de la jeune troupe du Théâtre Olympia CDN de Tours. Une révélation.
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Félix Amard n’est pas de ces acteurs qui occupent le plateau par la seule puissance de la voix ou l’éclat du geste. Sa présence procède autrement. Silhouette gracile, teint clair, cheveux blond bouclés qui accrochent la lumière, il donne d’abord une impression de discrétion attentive. Puis, très vite, quelque chose se densifie. La voix se pose, tenue, souple, et le regard devient intensément disponible à ce qui se joue autour de lui.

Une présence traversée
Photo de répétition de Faire le beau de Nicolas Doutey, mise en scène de Bérangère Vantusso © Ivan Boccara

Dans Faire le beau, cette qualité d’écoute devient un véritable moteur de jeu. Au cœur du spectacle, un moment suspendu, il donne vie à un monologue de Bourdieu, où le philosophe en vient à cette idée que « les goûts, finalement, sont des dégoûts ». Pendant que ses partenaires de jeu, tous comédiens et comédiennes de la jeune troupe du Théâtre Olympia – CDN de Tours,  l’habillent et le déshabillent, Félix Amard traverse les mots du sociologue comme on traverse une matière vivante. « Ce qui m’intéressait dans ce passage, c’était de voir comment les vêtements transforment le corps et la parole, explique-t-il. Comment ils fabriquent des figures et donnent naissance à des singularités : la bourgeoise, l’ouvrier, le dandy… »

Le dispositif imaginé par Bérangère Vantusso accentue cette sensation de métamorphose permanente. Le texte n’est pas appris par cœur. Il est soufflé dans des oreillettes, mot après mot, pendant la scène. Une contrainte qui devient, paradoxalement, un espace de liberté. « L’idée, c’est de se laisser traverser par le texte, raconte l’acteur. Comme dans la vie, où l’on commence une phrase sans savoir exactement comment elle va finir. »

Ce rapport presque organique au langage s’inscrit dans une approche du jeu très sensorielle. Pour lui, la scène n’est pas un lieu de démonstration, mais un espace d’écoute. « Je travaille à être disponible à ce qui arrive, aux sensations qui surgissent, à ce que me donnent les autres au plateau. C’est dans cet endroit-là que la parole peut surgir. »

Chemins de traverse

Le théâtre, pourtant, ne s’est pas imposé d’emblée comme une évidence. Félix Amard a grandi en Lorraine, près de Nancy, dans une famille où le spectacle vivant était déjà là. Sa mère est comédienne, l’un de ses frères également. Les salles de théâtre font partie du paysage familier. « J’ai un peu baigné dans la marmite dès le début », sourit-il.

Mais à l’heure de choisir sa voie, le jeune homme bifurque. Il se dirige vers l’université, pour une double licence d’archéologie et d’histoire de l’art. Une parenthèse intellectuelle qui dit beaucoup de son tempérament curieux, contemplatif. « Je voulais trouver ma propre voie », explique-t-il simplement. Pourtant, le plateau ne le lâche pas tout à fait. En parallèle de ses études, il reprend le cirque, puis le théâtre, ses premières amours. 

Faire le beau de Nicolas Doutey, mise en scène de Bérangère Vantusso © Ivan Boccara

En effet, adolescent, le futur comédien découvre le cirque lors de stages estivaux qui s’achèvent par des représentations publiques. Trois semaines de travail et un spectacle à la clé sont ses premières portes d’entrée dans le spectacle vivant. Déjà l’expérience du collectif et ce goût du plateau s’ancrent en lui. Mais c’est au retour d’un séjour Erasmus que la décision s’impose. « Je me suis demandé ce que j’avais envie de faire là, maintenant. Le théâtre s’est révélé comme une évidence. »

Une formation par strates

Commence alors un parcours de formation exigeant. D’abord le Conservatoire de Strasbourg, en cycle spécialisé, sous la direction d’Olivier Achard, qui lui ouvre de premières pistes de travail. Puis l’EDT 91, école réputée pour la diversité de ses intervenants et les rencontres importantes que l’on peut y faire. Autant d’expériences qui nourrissent progressivement son regard sur le jeu et affinent son désir de scène.

Mais c’est à l’École supérieure d’acteurs de Liège que quelque chose se décante véritablement. Quatre années de formation, traversées par des esthétiques multiples, comme celle des œuvres de Stanislavski ou de Brecht, mais aussi une plongée dans la tragédie et les écritures contemporaines. La pédagogie belge, plus expérimentale, laisse aux étudiants le temps de creuser. « Les stages duraient parfois huit ou dix semaines. On avait vraiment le temps d’approfondir », raconte-t-il.

Pour l’artiste en herbe, un moment reste particulièrement marquant, sa rencontre avec la metteuse en scène et pédagogue Nathalie Mauger autour du texte Perplexe de Mayenburg. Là, Félix Amard découvre une autre manière d’aborder le jeu. « On travaillait sur la situation plutôt que sur le texte. L’idée était de ne plus se focaliser sur ce qu’on dit, mais sur ce qui se passe. »

Une approche qui marquera durablement son rapport à la scène. « Je me rends compte que tout passe par la sensibilité. C’est une question de sensations, de ce qui circule à l’intérieur. »

La rencontre avec Bérangère Vantusso
Faire le beau de Nicolas Doutey, mise en scène de Bérangère Vantusso © Ivan Boccara

Félix Amard fait la connaissance de la metteuse en scène et directrice du Théâtre Olympia lors des auditions de la jeune troupe du CDN de Tours, le JTRC. Le processus de sélection, plus long et plus ouvert que de simples auditions, lui permet d’entrer réellement dans le travail. Plutôt que de présenter une scène avant de repartir aussitôt, les candidats sont invités à poursuivre l’exploration au plateau, à retravailler, à éprouver des pistes. Cette manière de faire le séduit immédiatement. « Ce que j’aimais, c’est qu’on pouvait retravailler, plonger dans sa manière de faire, demander des conseils. » Peu à peu, le jeune comédien découvre aussi le climat de travail que Bérangère Vantusso installe : un espace marqué par le calme, la bienveillance et une attention fine aux acteurs. Une atmosphère qui favorise la recherche autant que la confiance.

Au sein de la jeune troupe, l’expérience se construit d’abord dans le collectif. Cinq comédien·nes, deux technicien·nes et une chargée de production composent ce petit groupe appelé à vivre et créer ensemble pendant deux ans. Le travail quotidien, les tournées, les répétitions façonnent peu à peu une dynamique commune. « Le collectif, c’est forcément des hauts et des bas, reconnaît-il. Mais c’est aussi ce qui fait la richesse d’une expérience. »

Fabrique d’un spectacle

La création de Faire le beau s’inscrit dans ce temps long. Au départ, des recherches de plateau, des improvisations, des formes brèves destinées à tourner dans les collèges. Trois petites « études » nées d’un travail collectif. Puis l’auteur Nicolas Doutey écrit un texte pendant l’été. Le spectacle prend petit à petit forme.

Le travail avec Bérangère Vantusso part souvent d’images. « On commençait par des dispositifs, des formes visuelles qu’elle avait envie de construire au plateau. Ensuite, on cherchait comment les remplir de fond et les faire vivre. » Dans ce dispositif mouvant, Félix Amard apparaît comme un acteur en transformation permanente. Costume après costume, parole après parole, il se laisse traverser par les figures sociales que le spectacle convoque.

Le WET, un temps à part 
Faire le beau de Nicolas Doutey, mise en scène de Bérangère Vantusso © Ivan Boccara

Parallèlement, la jeune troupe participe aussi à la programmation du festival WET, consacré aux formes émergentes. Là encore, l’acteur revendique une curiosité ouverte. « Ce qui nous intéresse, ce sont des gestes singuliers, des partis pris forts. Des spectacles qui laissent apparaître quelque chose en train de naître. »

Sur scène comme dans la programmation, Félix Amard semble guidé par la même attention : celle portée aux formes fragiles, aux gestes encore en train de se chercher. Et lorsqu’il traverse le monologue de Bourdieu dans Faire le beau, quelque chose affleure. Derrière la silhouette légère, une intensité. Derrière la douceur, une détermination tranquille. Un acteur qui avance sans bruit, mais dont la présence capte le regard. Une manière d’être au plateau, simple et précise, qui ne s’oublie pas.


Faire le beau de Nicolas Doutey
création le 4 novembre 2025 au Théâtre Olympia – CDN de Tours
Durée 1h30

Tournée
12 au 20 mars 2026 au Théâtre public de Montreuil

Mise en scène de Bérangère Vantusso assistée de Pauline Rousseau
Dramaturgie de Nicolas Doutey 
Avec Félix Amard, Joséphine Callies, Claire Freyermuth, Camille Grillères, Luka Mavaetau, comédien.nes de la Jeune Troupe en Région Centre-Val de Loire du Théâtre Olympia
CDN de Tours 
Musicienne (Live) — Tatiana Paris 
Création et dramaturgie des costumes – Sara Bartesaghi Gallo, assistée de Marion Montel Collaboration artistique – Boris Alestchenkoff Scénographie de Cerise Guyon Lumières de Florent Jacob Regard chorégraphique – Thomas Lebrun

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