Delphine Hecquet - Requiem pour les vivants © Laure Chichmanov
© Laure Chichmanov

Delphine Hecquet : « Je pense qu’il est assez impossible de raconter des histoires uniquement avec des mots »

Créé en 2024 à la Scène nationale du Sud-Aquitain, où elle est artiste associée, la metteuse en scène installe son Requiem pour les vivants au Théâtre de la Tempête. Retour sur ce beau spectacle qui donne une autre dimension à la mort et veut dialoguer avec ceux qui restent.
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Comment avez-vous eu l’idée de ce spectacle ?

Delphine Hecquet : Elle est venue à plusieurs moments de mon parcours. Chloé Dabert, à l’époque où j’étais artiste associée à la Comédie de Reims, m’avait proposé de mettre en scène les élèves pour leur sortie d’école. Je cherchais un texte et je me suis souvenue de La Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal. Ce roman parle des sauteurs depuis les calanques à Marseille, avec en toile de fond une histoire de prostitution, de drogue. Je trouvais ce roman assez complexe intéressant à adapter. Comme j’aime beaucoup passer par l’écriture de plateau, j’en ai profité pour explorer des champs qui m’intéressent plus personnellement, notamment ceux du deuil et de la construction de l’identité. C’était intéressant de travailler sur ces thèmes avec ces jeunes qui allaient sortir de l’école et commencer leur histoire d’acteurs.

De là, vous puisez l’inspiration pour Requiem pour les vivants ?
Delphine Hecquet - Requiem pour les vivants © Simon Gosselin
© Simon Gosselin

Delphine Hecquet : Si le roman m’avait inspirée, j’allais m’en éloigner. J’avais envie d’écrire – à partir des artistes que j’allais engager – une pièce qui parlerait du risque et du deuil. Le deuxième champ d’exploration, que l’on pourrait appeler vraiment l’idée du spectacle, vient de mon attachement profond à la musique. Le requiem est un chant que j’écoute depuis très longtemps. Il me trouble à la fois par sa beauté, mais aussi par son adresse aux défunts. Dans notre société, nous nous sommes beaucoup éloignés du sacré. J’aimais beaucoup l’idée d’explorer par le chant quelque chose qui nous aiderait, nous, les vivants, à accepter la mort. Comme je ne suis pas croyante, je suis terrifiée par l’idée de la mort. Il me semble qu’à travers ce spectacle je tente d’appréhender l’idée de la mort, ou du moins, essayer de l’explorer par des biais symboliques, poétiques, très forts.

Mais votre Requiem est destiné aux vivants, à ceux qui restent ? Comme une réparation ?

Delphine Hecquet : Tout à fait. Il y a la question de l’hommage. Les requiem sont des monuments musicaux. Et comme tout monument, on peut s’y recueillir. Il y a aussi quelque chose d’inconscient chez les personnages, la musique vient à eux, passe à travers leur corps et leur voix. Les requiem perdurent au-delà de la cérémonie funéraire. La partition existe et peut être réinterprétée, ré-entendue à travers les siècles. C’est assez magnifique.

Comment avez-vous construit la dramaturgie de votre spectacle ?

Delphine Hecquet : Elle s’est faite vraiment grâce à l’écriture de plateau. Au début, je ne savais pas quel dosage il y aurait entre l’imaginaire du deuil, du chagrin et l’imaginaire du risque, de cette confrontation au vide. La mort d’un jeune homme, évidemment, c’est choquant. Les requiem sont construits aussi en mouvements musicaux. Dans la musique comme dans la danse, les corps sont très proches. C’était toujours à notre esprit lorsque l’on faisait des improvisations. Comment nommer l’accident, comment parler de l’accident, que veut dire sauter, être un sauteur… Je fais un peu feu de tout bois, c’est-à-dire que je tente des choses, d’autres m’apparaissent en les réalisant.

Comment vous est venue l’envie, l’idée, de mélanger les disciplines artistiques, théâtre, chant, danse, acrobatie… ?
Requiem pour les vivants - Delphine Hecquet © Simon Gosselin
© Simon Gosselin

Delphine Hecquet : Je pense qu’il est assez impossible de raconter des histoires uniquement avec des mots. Dans notre vie, on passe notre temps à bouger, à chanter. On passe aussi par du silence… Dans mon travail, depuis toujours et aussi parce qu’à l’origine je viens de la danse, mon imaginaire se manifeste avec plusieurs outils. Ce spectacle est classé comme pluridisciplinaire parce qu’il convoque plusieurs corps de métier. C’est une grande difficulté d’arriver à rassembler des équipes qui sont plus ou moins capables de toucher à tout, mais cela se fait. Dans l’équipe, il n’y a pas que des danseurs, que des acteurs, ou que des chanteurs, mais pour raconter cette histoire, on avait besoin de le faire avec tout cela. Et puis, un comédien, une comédienne ne parlent pas qu’avec des mots. Ils parlent aussi avec le corps, avec les silences.

Un challenge pour Marie Bunel, qui interprète la mère, et que l’on ne l’attend pas du tout dans cette pluridisciplinarité…

Delphine Hecquet : Quand j’ai monté Parloir, j’ai eu une rencontre forte avec Marie. Je savais qu’elle aimait les challenges. De toute façon, son personnage avait besoin de ces outils-là pour exprimer sa douleur par le corps, par la voix. On dit aussi que quand on ne peut plus bouger, on danse, quand on ne peut plus parler, on chante. Il y a aussi tout le temps cette idée-là de l’extrémité. Jusqu’où peut-on avancer ? Et à ce moment-là, quelles sont les possibilités ? Dans nos séances de travail, j’évoquais ce corps de l’enfant que l’on porte beaucoup et dont on finit par se séparer.

Il y a eu tout un travail chorégraphique pour que l’on sente qu’elle n’est plus reliée à son enfant. Ce n’est pas de la danse, mais un travail sur les mains, le regard, l’attitude, la posture. Il se trouve qu’il y a eu vraiment une rencontre assez forte entre Marie Bunel et Hugo Thabaret, qui joue son fils Jonas. Il a fallu raconter l’inverse de ce qu’ils sont dans la vie, c’est-à-dire leur distance.

La scénographie est très importante, comment l’avez-vous pensée ?

Delphine Hecquet : Au départ comme le paysage à Marseille, puis petit à petit, on s’en est éloigné. On avait envie que ça appartienne à plein d’autres paysages dans lesquels on pourrait sauter du haut des rochers. Le pari au théâtre, ce n’est pas de chercher à coller à la réalité, mais de la transgresser et la dépasser. Je trouvais ça intéressant que l’on dispose d’un espace qui raconte à la fois l’endroit de l’accident et qui est aussi l’endroit de la joie, de la fête, du rassemblement des amis, des rêves, du futur. Tout en bas, sur le plancher des vaches, il y a la mère. La solitude de la maman qui doit continuer à vivre. Cela permet de raconter deux mondes, en quelque sorte, deux parallèles.

Le cérémonial du requiem, c’est aussi le moyen de se retrouver ensemble pour pouvoir faire le deuil, pour se réparer. Ce qui est un des grands sujets de la pièce…
Requiem pour les vivants - Delphine Hecquet © Simon Gosselin
© Simon Gosselin

Delphine Hecquet : Le deuil est le socle de la pièce. À travers mes lectures et mes rencontres, j’ai compris qu’il existait d’autres façons d’en parler. Faire son deuil est ce temps qui existe, entre le moment où on apprend la mort de quelqu’un que l’on aime, qui nous est cher, et le moment où on se sépare du chagrin, où on accepte l’absence. Je me suis beaucoup rapprochée des écrits de Vinciane Despret, notamment Les Morts à l’œuvre. Elle dit que la disparition de quelqu’un devrait engendrer quelque chose qui deviendrait une œuvre d’art pour être une réponse possible à l’absence. Les expériences artistiques sont partagées, alors que faire son deuil relève de l’ordre de l’intime. C’est fascinant parce que les compositeurs avaient déjà pensé à ça. C’est une œuvre à part entière.

C’est même vivant…

Delphine Hecquet : C’est vivant. Ça se chante. Seuls les vivants peuvent agir sur cette œuvre. Ce n’est pas non plus une œuvre de requiem complète. C’est volontairement incomplet, parce que les personnages sont en train de découvrir cette possibilité-là. Ils vont le chanter a cappella. Il n’y a pas la musique qui ferait comme une sorte de parenthèse au milieu de la parole. Il y a une sorte de paradoxe entre ces jeunes sauteurs que l’on n’imagine pas du tout entamer un chant lyrique et le fait qu’ils soient tenus de chanter ensemble. Ils sont obligés de s’écouter, donc on les voit prendre la note ensemble.

Qui a composé les chants ?

Delphine Hecquet : Le compositeur, c’est Jérémy Poirier-Quinault et j’ai écrit le texte des chants. On s’est beaucoup accordés tous les deux pour arriver à le prosodier. J’avais écrit en alexandrins ce qui est trop long. Donc, il y a eu un long travail de coupe. Puis il a fallu réajuster aux voix, parce que ce ne sont pas des chanteurs. On a fait un peu du sur-mesure pour eux.

De par son sujet et sa facture, ce spectacle déclenche des émotions fortes chez les spectateurs…

Delphine Hecquet : En tant que spectatrice, j’aime être émue quand je vais voir un spectacle. Que cela provoque quelque chose chez moi. Donc, évidemment, on ne fait pas l’économie de cela. Je ne parle pas de la tristesse du tout. Je parle d’aller provoquer des réactions nouvelles comme celle des tout petits enfants qui voient pour la première fois un feu d’artifice. Le cerveau vient absorber une image ou une sensation qui va en réveiller d’autres. J’espère que le spectacle agit aussi en ce sens.


Requiem pour les vivantstexte et mise en scène de Delphine Hecquet
Spectacle créé le 20 novembre 2024 à Scène nationale du Sud-Aquitain Théâtre Quintaou, Anglet
Vu le 4 décembre 2024 à L’Empreinte, Scène nationale Brive-Tulle

Reprise au Théâtre de la Tempête – Paris
Du 12 mars au 12 avril 2026
Durée 1h40

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