© Antoine Terrieux

Sorcellerie pour deux pianos :  Un envoûtant jeu d’ombres et de mains

Pour la troisième année, La Rose des vents à Villeneuve d'Ascq accueille 100 % Magie. Porté par Audrey Ardiet, le festival réunit tous les publics autour d'une programmation dédiée à l'illusion et à l'imaginaire, et invite chacun à se laisser surprendre.
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En ouverture de cette troisième édition, enfin dans les murs de la scène nationale, un quatuor singulier prend place. Deux pianistes, deux magiciens se partagent le plateau. Le duo Jatekok, formé par Naïri Badal et Adélaïde Panaget, installe une présence fine, attentive, presque joueuse. Leur interprétation circule avec aisance entre Debussy, Rachmaninov, Dukas, Moussorgski ou Stravinsky et tisse un fil musical continu. À leurs côtés, l’ombromane Philippe Beau et le magicien Antoine Terrieux déploient un second plan visuel, mouvant, qui ne se contente pas d’illustrer la musique mais la prolonge, mais l’inscrit dans une autre dimension, tant magique que poétique. 

Ensorceler la scène 
© Antoine Terrieux

Avant même que la musique ne commence, Antoine Terrieux, tel un maître de cérémonie, prend la parole et annonce le programme. À ses pieds, une plume semble écrire chacun de ses mots sur le sol. Elle trace, hésite, s’emballe, puis s’échappe en coulisse. Le réel vacille déjà, un autre monde s’ouvre pour les spectacteurs attentifs et captifs.

Un voile, blanc, presque translucide, descend ensuite entre la salle et le plateau. Il ne sépare pas, ne souligne pas un quatrième mur, mais vient transformer l’espace et réveiller les imaginaires du public. Derrière lui, les ombres apparaissent et prennent corps. Les silhouettes des pianistes se dessinent, s’étirent, deviennent immenses ou se fragmentent. Une main reste suspendue dans la lumière, une autre file sur un clavier invisible. L’image découpe le corps, le recompose, et retient le regard.

Debussy, et le silence avec lui

Les premières notes de Nuages de Debussy s’élèvent et installent immédiatement une tension. La salle se tait, mais ce silence vit et accompagne. Il prolonge la musique autant qu’il la reçoit.

Le duo Jatekok déploie un jeu d’une grande virtuosité, sans jamais appuyer l’effet. Les mélodies autant épurées que ensorcelantes circulent, respirent, s’équilibrent. La musique classique devient ici une matière vivante qui entraîne le public dans une écoute dense, presque physique.

Ombres en mouvement

Lorsque le voile disparaît, deux pianos à queue apparaissent, enchevêtrés au centre du plateau. Autour d’eux, l’espace s’anime. Par un travail de lumière précis, les mains deviennent figures. Une panthère traverse la scène, un ours se dessine, un canard surgit. Puis apparaissent des formes plus ambiguës, plus instables.

Philippe Beau sculpte ces images avec minutie et adresse, tandis qu’Antoine Terrieux en prolonge les effets et en accentue le trouble. Les figures dialoguent avec les œuvres. À la Danse du rituel du feu de Falla répondent des silhouettes tendues, presque incantatoires. L’Apprenti sorcier de Dukas se transforme en terrain métamorphique autant que métaphorique. La Barcarolle de Rachmaninov invite à un voyage où s’esquissent des visages d’hommes et de femmes, tantôt sérieux, tantôt apaisés, tantôt inquiétants. 

Au centre, les pianistes tiennent le fil. Leur complicité, nourrie par des années de travail commun, irrigue chaque geste. Leurs mains semblent parfois flotter au-dessus des claviers, comme si la musique elle-même produisait les images.

Un concert à huit mains
© Antoine Terrieux

Les quatre artistes avancent ensemble et construisent un même mouvement. Le concert glisse par moments vers la performance. Un oiseau vient se poser sur une épaule. Un chat, un chien, tout un bestiaire surgit des mains de Philippe Beau. Une figure diabolique s’empare d’une pianiste, le temps d’un furtif instant.

En arrière-plan, sur des extraits du Sacre du printemps, la scène se densifie. La fumée dessine des arabesques, les partitions se soulèvent, volent, tandis que des plumes virevoltantes viennent encadrer le duo de pianistes et composent une image presque irréelle.

Les moyens restent simples, totalement invisibles, mais les gestes se déploient avec une précision extrême. Les mains, la lumière, quelques artifices suffisent à ouvrir l’imaginaire. L’œil et l’oreille avancent ensemble, sans jamais se dissocier.

Prolonger l’enchantement

Dans une autre salle, plus intime, afin de poursuivre l’expérience, Antoine Terrieux propose Tropisme poétique et déplace encore le regard. Areka, Neptunia, Téthys, Kali, Sedna occupent l’espace. Leurs feuilles, leurs tiges et on imagine leurs racines bougent à vue d’œil.

Le mouvement s’installe lentement, puis devient évident. Une chorégraphie se dessine. Les gestes évoquent des intentions, des élans presque sensibles. Le spectateur observe, s’approche, doute, puis accepte ce qu’il voit.

L’installation, conçue par Blizzard Concept, s’appuie sur un travail de recherche attentif au rythme du vivant. Elle amplifie le réel, le décale légèrement et rend ces présences végétales étrangement proches.

Un festival qui s’installe

Avec cette troisième édition, 100 % Magie affirme sa trajectoire. Le festival déploie quinze jours de programmation, explore des formes variées et investit une salle rouverte après plusieurs années de travaux. Le lieu se transforme et accompagne cette montée en puissance.

Ici, la magie ne cherche pas à impressionner. Elle s’insinue dans les gestes, dans les images, dans l’écoute. Et en sortant, le regard reste légèrement déplacé, comme si la perception du réel avait quelque peu changé.

Envoyé spécial à Villeneuve d’Ascq

Festival 100 % Magie
La Rose des Vents
du 26 au 9 avril 2026

Tournée
21 mai 2026 à L’Empreinte, Scène nationale de Brive-Tulle

Sorcellerie pour deux pianos de Duo Jatekok, Philippe Beau & Antoine Terrieux
durée 50 min
Interprétation musicale – Naïri Badal & Adélaïde Panaget
Magie, ombres et conception visuelle – Antoine Terrieux, & Philippe Beau
Regard extérieur – Marek Kastelnik
Création lumière de Margot Falletty
Régie lumière – Margot Falletty ou Marylou Bateau
Régie plateau – Ayelen Cantini


Tropisme Poétique, des plantes qui dansent d’Antoine Terrieux – Blizzard Concept
installation du 26 mars au 9 avril 2026 à La Rose des Vents

Tournée
du 4 au 24 mai 2026 à la Scène Nationale de Dieppe (76)

Bande-Annonce de Sorcellerie pour deux pianos © Duo Jatekok

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