Au-delà de toute mesure ©Simon Gosselin

Elsa Agnès : Au-delà de toute mesure

Dans sa dernière création, l'artiste plonge dans les couloirs d'un musée d'Italie, où les tableaux agissent comme des fenêtres ouvertes sur le monde et l'humanité.
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A l’image du titre de sa nouvelle pièce, qu’elle écrit et met en scène en plus d’y jouer, Elsa Agnès se montre Au-delà de toute mesure. Au-delà du mesurable en tout cas, et par conséquent du critiquable. Car c’est toute la valeur de cette pièce que de se situer à côté, ou plutôt de tous les côtés, mais toujours en suspension.

Au-delà de toute mesure ©Simon Gosselin

Ce théâtre zigzague est désormais la marque de fabrique d’Elsa Agnès. Un chemin tortueux, sur lequel l’autrice se baladait déjà dans son merveilleux Caméléon. Elle l’emprunte ici à nouveau, et voilà que s’y délimitent plus encore les lignes de fuite de son regard, aux directions parfois contradictoires – quand elle dessine des personnages-archétypes qu’elle observe avec l’œil de l’entomologiste ou celui d’une astronaute en apesanteur au-dessus d’une planète si petite qu’elle l’oblige à sortir son microscope.

Sous la lentille, en l’occurrence, trois insectes se débattent. Violaine, Giovanni et Marie, trois âmes errantes dans les couloirs d’un musée vide et qui, ensemble, incarnent l’humanité tout entière. Il y a celui qui fuit, l’autre qui fonce et le dernier qui ment. Une Sainte Trinité pour tous s’y retrouver, nous qui, comme eux, avançons en paumés de tous les jours. Nous, qui nous perdons souvent et nous enivrons parfois des œuvres du Caravage, que les trois amis surveillent. Ces gardiens de musée deviennent ainsi à leur tour les personnages des tableaux-monde dont ils se nourrissent.

Du simple vivant
Au-delà de toute mesure ©Simon Gosselin

Face à ce théâtre de la vie reproduite, faut-il plonger dans les eaux du syndrome de Stendhal ? Elsa Agnès semble s’en éloigner. L’art, oui, mais point de salut. La preuve en est, sitôt le Caravage disparu, nos amis sont comme tout le monde. Plantés là, devant la machine à sandwichs, symbole de leur condition : des bouches qui ingurgitent et des corps qui régurgitent. Du simple vivant, des insectes à qui l’art n’aura rien offert d’autre qu’une courte compensation. La possibilité de « dériver », comme le disait Freud, sans jamais esquisser les contours d’une réponse à cette question du « pourquoi ».

Heureusement reste le regard, pour éclaircir le glauque. Celui d’Elsa Agnès et de ses collaborateurs, qui tracent ensemble une autre ligne encore. Dans le décor d’Aliénor Durand, les costumes de Marie La Rocca et sous les lumières de Thomas Cany, les insectes deviennent humains. Des humains attendrissants, étouffés par le poids des regards, des chemises et des murs du monde, dont la vision provoque forcément le sourire. Jamais grotesques, ils n’en sont pas moins comiques à se battre contre eux-mêmes, à l’image des désespérés de Christoph Marthaler ou de ceux de Philippe Quesne.

Au-delà de toute mesure ©Simon Gosselin

Comme eux, ils cherchent des mines d’or mais ne tombent que sur du plomb. Et encore, pas tout le temps. Des vrais losers qui n’en demandent pas plus, qui se mettent à danser quand ils en trouvent. Ici une tarentelle, mains en l’air et jambes en cadence. Dans les Pouilles au XVe siècle, les Italiens usaient de ces rondes en remède contre les morsures d’araignées. Ici peut-être, Violaine, Marie et Giovanni les utilisent-ils contre celles de leurs vies ? A les observer sourire avant que la lumière ne s’éteigne, il semblerait que cela fonctionne. « Alors dansez maintenant ! »


Au-delà de toute mesure d’Elsa Agnès
Création le 13 novembre 2025 à La Comédie de Reims
Vu au Théâtre de la Tempête
Du 13 mars au 12 avril 2026
Durée 1h30.

Tournée
Du 14 au 16 avril au Théâtre La Vignette – Montpellier, en co-accueil avec le Théâtre des 13 vents

Texte et mise en scène d’Elsa Agnès
Avec Elsa Agnès, Matteo Renouf, Catherine Vinatier
Collaboration à l’écriture et à la mise en scène – Adèle Chaniolleau
Costumes – Marie La Rocca
Scénographie – Aliénor Durand
Lumières et vidéo – Thomas Cany
Son – Aureliane Pazzaglia
Travail vocal, voix et chant – Jeanne-Sarah Deledicq
Chant choral – les élèves de la classe de la Comédie promotion 25-27
Atelier décor – Atelier du Théâtre de la Cité
Atelier costumes – Nathalie Trouvé, ThéâtredelaCité
Réalisation de la tête de Goliath – Gwendoline Bouget
Régie générale et lumières – Arno Seghiri
Stagiaires assistantes à la mise en scène – Perrine Magne, Amélie Garcia-Dupuis
Voix audioguide – Florian Onnéin

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