Samira Elagoz © Samira Elagoz

Samira Elagoz : « Je veux filmer sans scénario car il faut que la vie advienne »

Du 12 au 22 mars, l'Odéon - théâtre de l'Europe présente un diptyque du cinéaste et performeur transmasculin finno-egyptien Cock, Cock... Who's There? (12-15 mars), qui met en jeu un récit de viol et filme des hommes rencontrés en ligne, et Seek Bromance (18-22 mars) qui suit une histoire d'amour et une transition hormonale, captées pendant la pandémie. Rencontre.
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Comment l’art est-il entré dans votre vie et qu’est-ce qui vous a donné envie d’en faire votre métier ?

Samira Elagoz : Je suis un enfant des années 90. J’ai passé la moitié de mon adolescence dans une maison délabrée au milieu d’une forêt. Nous n’avions pas de voiture et il n’y avait pratiquement rien à faire. Cela a fait naître en moi un désir presque désespéré de partir, de goûter au monde, de vivre quelque chose d’immense et de réel. La seule échappatoire, c’était le cinéma.

Mon premier contact avec la création artistique a été la danse. Avec le recul, je pense m’y être intéressé parce que sa pratique était gratuite et que mon corps était disponible en permanence. Mais la forme d’art que je préférais restait le cinéma.

Mes goûts ont évolué de manière contre-intuitive. Je suis passé du ballet technique à la performance trash, du théâtre cinématographique à une forme documentaire faite de rencontres réelles. Le moment où j’ai commencé à travailler avec une caméra a tout changé. Si j’ai d’abord envisagé de filmer des inconnus, c’était pour échapper au travail en studio et aux collaborations avec des interprètes professionnels. Je voulais créer sans scénario ni répétition, avec des personnes que je n’avais jamais rencontrées.

Vous commencez toujours par une rencontre réelle. Que doit-il se passer lors de ce premier face-à-face pour que vous décidiez d’en faire une œuvre ?
Cock, Cock.. Who’s there? de Samira Elagoz © Samira Elagoz

Samira Elagoz : Il faut d’abord que la vie advienne. Je travaille sans scénario, il doit y avoir de l’imprévisibilité. Je pars à la recherche d’événements réels, quitte à en provoquer certains au cours même de cette recherche.

La plupart de mes œuvres ne sont pas une collection de portraits mais des interactions entre mes sujets et moi. J’ai été camarade, amant.e, confident, acolyte. La fluidité et l’adaptabilité de ma position sont essentielles.

Mon travail est indissociable de ma vie. J’examine donc la vie comme une forme d’art, ou comme sa source. Je me considère comme un situationniste qui collecte des moments intimes. À travers eux, je peux révéler quelque chose de moi-même, de mes sujets et du monde dans lequel nous vivons.

Dans Cock, Cock… Who’s There?, vous affrontez frontalement des hommes rencontrés en ligne. Que cherchiez-vous à éprouver ou à tester ?

Samira Elagoz : Cette œuvre a été créée en 2016. Je me souviens de m’être profondément ennuyé avec le dispositif classique du male gaze, dans lequel les femmes sont des objets passifs ou des muses d’artistes masculins. Le female gaze était encore en train de se définir. En cherchant ce qu’il pouvait être, je me suis demandé s’il devait s’opposer au regard masculin ou simplement l’inverser.

En voyant des femmes se réapproprier le regard à travers les selfies et l’auto-représentation, j’ai ressenti un manque : aucune ne représentait les hommes. Je suis donc devenu cet artiste dont le seul sujet était les hommes. Je voulais examiner cette étrange chorégraphie du dispositif classique  » un homme rencontre une femme « . Il était crucial que ces hommes ne soient ni acteurs ni modèles et que je ne les dirige pas.

On a qualifié le regard dans mon travail d’humaniste plutôt que genré. J’aime cette idée, mais elle suppose un œil plus analytique et une profondeur que le male gaze n’a pas.

La pièce couvre la période avant et après #MeToo. Avez-vous perçu un changement tangible dans la manière dont le public la recevait ?
Cock, Cock.. Who’s there? de Samira Elagoz © Samira Elagoz

Samira Elagoz : En 2016, avant #MeToo, présenter une œuvre sur le viol était différent. Il y avait moins de soutien collectif. On m’a dit que cela pouvait nuire à ma carrière. J’ai senti que je devais construire la dramaturgie avec soin pour que le public reste. Je savais que le mot  » viol  » pouvait provoquer un recul immédiat. Il fallait d’abord attirer les spectateurs avant de les confronter pleinement.

Je voulais notamment que ceux qui pouvaient se sentir concernés – y compris des hommes cisgenres hétérosexuels – restent dans la salle. À l’époque, j’avais noté : « Contenu brutal, exécution élégante. » C’était le principe directeur. Le contenu était brutal, mais la forme devait être maîtrisée, cohérente, presque raffinée. Le traumatisme en lui-même n’a rien d’élégant. Il est chaotique, désordonné. Mais si je l’avais présenté de manière chaotique, le sujet aurait été discrédité.

Ce qui n’a pas changé, en revanche, c’est la division qu’il provoque. J’entends les débats se prolonger tard dans la nuit. Les réactions les plus touchantes viennent d’autres survivant·es qui disent s’être senti·es renforcé·es. J’ai aussi reçu des réactions inattendues : certaines femmes me blâmant ou des hommes défendant l’œuvre.

À l’époque, vous observiez la masculinité de l’extérieur. Depuis votre transition, comment ce regard a-t-il évolué ?

Samira Elagoz : La masculinité et les hommes sont des thèmes récurrents dans tout mon travail. J’ai passé dix ans de ma vie à filmer des hommes. Lorsque je m’identifiais encore comme femme, je voulais analyser les traits  » clichés  » associés au schéma cis-homme/cis-femme, et ce que ma  » féminité  » provoquait, et pourquoi. Je pointais le caractère construit des rôles de genre que nous performons.

Dans Seek Bromance, l’attention se porte davantage sur l’interaction entre féminité et masculinité, et sur la difficulté, même en tant que personne trans, d’échapper à ces archétypes sans cesse renforcés par la société. L’usage de la testostérone, montré dans l’œuvre, soulève aussi la question du rôle des hormones dans les performances de genre.

Seek Bromance se déploie pendant la pandémie, au cœur d’une histoire d’amour et d’une transition hormonale. Pourquoi avoir choisi de filmer une période aussi intime, presque fragile ?
Seek Bromance de Samira Elagoz © Samira Elagoz

Samira Elagoz : Cade (Moga) et moi, nous nous sommes rencontrés dans un moment extrême : la pandémie mondiale, une ville fantôme, notre réalité bricolée. Nous nous sommes connus au début du confinement, en mars 2020, alors que tous nos projets étaient compromis. Nous avions l’impression d’être proches de la fin du monde. Comme si nous étions les deux seules personnes sur une planète dont tout le reste aurait disparu, une population anéantie par la peste. Dans cet espace, nous ne pouvions être infectés par le monde, seulement l’un par l’autre.

Entre Cock, Cock… Who’s There? et Seek Bromance, qu’est-ce qui a le plus changé dans votre processus créatif : votre corps, votre rapport au désir ou votre manière de cadrer le réel ?

Samira Elagoz : Bien que Cock, Cock… parle d’un viol, il y a quelque chose de puissant dans cette œuvre. Je pouvais prendre position, choisir une perspective, définir, critiquer, construire un sentiment victorieux d’avoir surmonté quelque chose.

Seek Bromance est, de manière intéressante, plus douloureux. Il y a peu de consolation à la fin d’un récit sur une relation passée. Le jouer est parfois triste et empreint de nostalgie.

Raconter votre transition sur scène était-ce une nécessité vitale, un geste politique ou les deux à la fois ?

Samira Elagoz : Les récits trans masculins sont presque absents de la culture visuelle. Nous sommes rarement les personnages principaux, nos histoires sont racontées du point de vue d’autres identités ou en relation avec elles.

Je voulais créer l’œuvre dont j’aurais eu besoin au moment où je luttais avec mon genre. À une époque où les corps trans sont légiférés et surveillés, je souhaitais mettre en scène des protagonistes trans complexes et tourmentés, progressistes et admirables. Des rebelles, des amants, des créateurs. Sans chercher à éduquer les personnes cis ni à devenir des exemples positifs et lisses.

Votre travail mêle performance, cinéma et arts visuels. À quel moment décidez-vous qu’une expérience doit être vécue en direct sur scène plutôt que laissée à l’écran ?
Conférence de presse de l’Odéon © DR

Samira Elagoz : Le film montre des étapes réelles de ma vie. Le public voit deux documentaires : celui à l’écran, où mon moi passé semble émotif ou confus, et celui sur scène, où mon moi présent bénéficie du recul et de la réflexion.

Il s’agit aussi de montrer un soi multiple. Dans un patriarcat où les femmes et les personnes marginalisées sont enfermées dans des cases, stéréotypées, simplifiées, l’art est devenu l’espace de l’expansion. Faire coexister mes  » versions passées  » et ma  » version actuelle  » rend tangible le fait que j’existe au pluriel.

Le Lion d’argent reçu à la Biennale de Venise en 2022 a-t-il concrètement changé votre visibilité et vos conditions de travail ?

Samira Elagoz : Ce fut une reconnaissance exceptionnelle pour l’ensemble de mon travail, dont je suis profondément reconnaissant. Vivre à une époque où des œuvres trans peuvent être reconnues de cette manière représente un progrès nécessaire.

Tout au long de ma carrière, j’ai souvent été simplifié, dépouillé de ma complexité. Mes œuvres abordent des sujets encore trop peu discutés, comme les effets du viol sur la sexualité ou la transmasculinité. Cette distinction leur a sans doute apporté davantage de crédibilité.

Aujourd’hui, après ces œuvres profondément autobiographiques, vers quoi sentez-vous votre regard se déplacer : encore plus d’intime ou un horizon plus collectif ?

Samira Elagoz : Je trouve toujours fascinant de travailler sans scénario et avec des personnes que je n’ai jamais rencontrées. Le frisson de ne pas savoir ce que je vais filmer, qui je vais filmer ni quelle dynamique va naître me porte. Je me vois évoluer d’un documentaire strict et dogmatique vers un réalisme plus magique.


Cock, Cock.. Who’s there? de Samira Elagoz
Odéon – théâtre de l’Europe
du 12 au 15 mars 2026
Durée 1h

Une performance vidéo de Samira Elagoz
avec Something Great


Seek Bromance de Samira Elagoz
Odéon – théâtre de l’Europe
du 18 au 22 mars 2026
durée 4h (1e partie 2h10 / entracte / 2e partie 1h30)

Une performance vidéo de Samira Elagoz
avec Something Great

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