À première vue, Œdipe roi semble vouloir éviter de faire, voire peut-être même d’être, du théâtre. Il suffit pour s’en rendre compte d’observer son metteur en scène, Eddy D’aranjo. Tout de beige vêtu, le trentenaire qui n’est pas comédien, se tient debout face au public dans un anti-décor immaculé, où ne subsistent que quelques chaises et une machine à laver. Son élocution, elle, est monocorde à souhait. Sans doute à dessein.
Il faut au moins ça pour désamorcer cette question vertigineuse, à laquelle l’artiste tentera de répondre durant tout le spectacle : comment, au théâtre, représenter l’inceste ? Dans la tragédie de Sophocle qui a inspiré cette création, présentée ces jours-ci à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, rien n’est jamais explicitement montré. L’inceste est raconté. D’ailleurs, chez le dramaturge grec, ce n’est pas l’inceste qui fait tragédie. C’est l’ignorance du crime. Dès lors, comment en parler, et comment le montrer, quand la scène s’y est si rarement risquée ?
Établir les causes

Après cette cérébrale entrée en matière, le spectacle entreprend de traquer les mécaniques qui rendent l’inceste possibles ; tout en enquêtant sur celui qui traverse la famille D’aranjo. Loin d’être ennuyeux, le trentenaire déroule le fil de son histoire familiale, toujours avec l’air de ne pas y toucher. Sans vouloir verser ni dans le misérabilisme, ni dans le théâtre documentaire – ce qu’il fait pourtant, en partie –, D’aranjo explique ne pas être la victime mais son petit frère, et le fils de l’agresseur.
Crime répandu et pourtant invisible – 160 000 nouveaux enfants en seraient victimes chaque année –, Œdipe roi auscule l’inceste afin d’en mieux établir les origines, la mécanique et ses conséquences sur les familles. Parmi les causes : précarité, défaillances judiciaires, loi du silence. Parmi les conséquences : sexualité abîmée, conduites addictives, espérance de vie raccourcie. Ces éléments sont soulignés tour à tour par Carine Goron, Marie Depoorter et Volodia Piotrovitch d’Orlik, ardents relais du metteur en scène et doubles scéniques qui viennent donner chair à cette parole revenue – peut-être – de l’effondrement.
Articulant témoignage et pédagogie, Œdipe roi remonte le fil du crime jusqu’à le représenter dans une saisissante dernière partie. Pourtant, contrairement à ce qu’annonçait Eddy D’aranjo en introduction, le parcours n’est pas si insoutenable : l’intelligence du texte, et son ironie persistante, créent paradoxalement une distance, qui font d’Œdipe roi une matière passionnante plus que troublante.
D’une grande intelligence

Au fil des documents projetés et des témoignages diffusés, une explication semble finalement émerger : l’inceste commis par José – le père, dont le visage poupin est projeté sur grand écran – aurait une cause toute désignée : la coupable, ce serait Jeanne, sa mère, une faiseuse d’anges à la vie dissolue.
Fausse piste autant que sommet dramatique, cette « hypothèse Jeanne » renvoie brutalement à Sophocle, dont quelques vers sont alors projetés dans la salle. Et en fin de compte ? Comme l’écrit Neige Sinno dans Triste Tigre, livre qui a ouvert à Eddy D’aranjo la possibilité d’écrire, l’inceste demeure insaisissable : à mesure qu’on croit le comprendre, il se dérobe et fissure les certitudes. Ce vertige final, impossible à contenir, Œdipe roi en fait la matière même d’une œuvre impressionnante.
Œdipe roi d’Eddy D’Aranjo
Odéon – Théâtre de l’Europe
Du 7 au 22 février
Durée : 4h.
Texte et mise en scène Eddy D’aranjo
Avec Edith Biscaro, Eddy D’aranjo, Clémence Delille, Marie Depoorter, Carine Goron, Volodia Piotrovitch d’Orlik
Dramaturgie Volodia Piotrovitch d’Orlik
Collaboration artistique William Ravon
Scénographie, costumes Clémence Delille
Création lumière Edith Biscaro
Création vidéo Pierre Martin Oriol
Création son Martin Hennart
Assistanat à la mise en scène Margot Papas
Assistanat à la scénographie et aux costumes Zoé Gaillard