Sur scène se déploie une performance d’un genre un peu particulier, tandis qu’un film documentaire est projeté en fond de salle et que l’artiste finno-égyptien Samira Elagoz, 37 ans, se tient assis sur un fauteuil, micro à la main, prêt à commenter ce qui paraît à l’écran.

Dans Cock cock, who’s there, réalisé en 2016 avant que l’artiste n’entame sa transition de genre, Samira Elagoz entreprend de se reconstruire au lendemain d’un viol. Pour comprendre ce qui lui est arrivé et tenter de renouer un rapport sain aux hommes, elle part à la rencontre de dizaines d’entre eux aux quatre coins du globe. Avec eux, elle s’essaie à des jeux sexuels plus ou moins maîtrisés, qu’elle filme pour en tirer un premier documentaire. Une démarche qui peut paraître déroutante – voire dangereuse -, même si la théorie féministe a depuis montré que le traumatisme du viol pouvait, paradoxalement, conduire certaines victimes à se mettre ainsi en danger.
Le genre à la loupe
Dans Seek Bromance, deuxième volet de ce spectacle-documentaire, Sam Elagoz filme son confinement avec Cabe, une personne transmasculine rencontrée sur internet. Au moment des faits, Sam se fait encore appeler Samira et, depuis son viol, l’artiste n’a plus de vie romantique ni sexuelle. Sur invitation de ce dernier, la jeune femme débarque à Los Angeles pour passer les semaines de pandémie à ses côtés. Ensemble, ils passent plusieurs semaines coupés du monde, pour les besoins d’un projet artistique dont l’objectif n’est pas défini.

À l’écran, les deux amants discutent longuement de la transition et du genre de Cabe – des échanges qui comptent parmi les séquences les plus pertinentes du film -, avant que Samira ne décide d’emprunter le même chemin. Au beau milieu de la pandémie de Covid-19, en plein cœur d’un pays étranger, aux côtés d’un amant rencontré peu de temps auparavant, elle s’injecte pour la première fois de la testostérone et observe la manière dont l’hormone transforme son corps.
Une réflexion inaboutie
Ces deux témoignages sans filtre, trash par endroits, ouvrent une fenêtre saisissante sur certains enjeux liés au genre et aux violences sexuelles. « Beaucoup de personnes ne réalisent pas le choix qu’elles font en acceptant leur genre », estime ainsi Cabe, tiraillé tout du long par son identité – il finira par se définir comme une personne non binaire. Le deuxième volet surtout, Seek Bromance, permet de saisir le cheminement des personnes transmasculines (nées femmes) dans toute leur complexité. Il faut dire que, sur le sujet, les ressources artistiques et théoriques restent encore rares.
Mais, en dépit de cette qualité évidente – faire témoigner des personnes concernées -, les deux documentaires se heurtent aux mêmes écueils : leurs montages, hasardeux, accusent des longueurs inutiles, comme Seek Bromance, qui s’étire sur quatre heures.

Deuxièmement, les deux volets de ce diptyque sont si renfermés sur le petit destin de leurs personnages, Sam et Cabe, qu’ils en oublieraient presque que, depuis des décennies, chercheurs et théoriciens se relaient pour faire avancer la connaissance sur le genre, transidentité comprise. À l’écran, il semble que les deux artistes ne se documentent jamais sur ces questions – qui les obsèdent pourtant à longueur de rushes.
Leurs réflexions se heurtent ainsi à un mur qui aurait pu être évité, ce dont Sam Elagoz, pourtant présent sur scène, ne semble pas avoir conscience. De ce fait, ignorance volontaire ou non, Cock cock, who’s There et Seek Bromance reste à l’état de témoignages inaboutis – là où le formidable Œdipe Roi d’Eddy D’aranjo, joué quelques mois auparavant dans la même salle du Théâtre de l’Odéon, parvenait à articuler avec talent les registres de la théorie et du récit de vie.
Cock cock, who’s there et Seek Bromance de Samira Elagoz
Du 12 au 22 mars
Odéon – Théâtre de l’Europe
Durée : 1h et 4h.
Une performance vidéo de Samira Elagoz
distribution Something Great avec le soutien de The Finnish Cultural Foundation, Blooom Award and SNDO
coproduction Frascati, KWP Kunstenwerkplaats, Black Box Teater, BIT Teatergarasjen, Finnish Cultural Institute Benelux, Arseni avec le soutien du Fonds Podiumkunsten, Koneen Koneen Säätiö, Prins Bernhard Cultuurfonds, Ammodo