Héla Fattoumi et Sondos Belhassen © Zélie Noreda

Héla Fattoumi et Sondos Belhassen : « Entre nous, il y a une ressemblance troublante et tant de différences »

Le 26 juin, le Festival Montpellier Danse accueille au Studio Bagouet de l'Agora Cité internationale de la danse, la création de Twama Paradise, un duo entre deux artistes d'origine tunisienne qui évoquent leur gémellité fantasmée, leur culture commune et leurs divergences. Rencontre avec deux danseuses et chorégraphes, si loin si proches.
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Comment vous êtes-vous rencontrées et comment votre relation a-t-elle évolué au fil des années ?

Héla Fattoumi : Tout commence en 1989, dans un cours de danse classique du CROUS à Paris. Nous nous sommes retrouvées ensemble alors qu’on poursuivait des études très différentes. À partir de là, nous nous sommes régulièrement recroisées, mais sans jamais qu’un événement nous rassemble au plateau. Toutefois, à chaque fois, les rencontres se sont faites autour de la danse, par la danse, qu’on aille voir un spectacle ou qu’on se retrouve à Tunis pour un festival, une tournée ou une création à découvrir. Notre relation s’est construite autour de croisements, de trajectoires qui n’ont eu de cesse de se rejoindre, puis de s’éloigner, puis de se retrouver, entre la France et la Tunisie.

© Zélie Noreda

Sondos Belhassen : Il n’y a jamais eu d’interruption dans ces allers-retours. Il y a toujours eu un regard posé sur l’autre pays, sur l’autre personne, ce qu’elle fait, où elle est, pourquoi elle vient. J’ai vu le solo Wasla d’Héla à sa création en 1998, dans un lieu qui me parle beaucoup, le Ballet national tunisien, puisque c’est là que j’ai fait mes premiers pas en tant que danseuse. De son côté, elle a mené sa carrière surtout en France, et moi, jusqu’à il y a une dizaine d’années, essentiellement à Tunis. Il était presque attendu que cela finisse par une vraie rencontre sur scène.

Comment est née l’idée de ce duo ?

Héla Fattoumi : Il y a eu, en 2019, un dîner à Tunis, après la représentation d’Ayur, un solo de Sondos. Cette image m’a marquée, elle a continué à vibrer en moi sans que je sache vraiment la nommer. Ce soir-là, on a commencé à parler de notre état en tant que femmes, de notre âge et de notre rapport à la pratique de la danse. C’est de cette discussion qu’est né le désir de travailler ensemble.

Sondos Belhassen : De mon côté, j’ai toujours eu envie de partager la scène avec Héla, dont je connais la personnalité depuis toujours. Mais ce qui a vraiment cristallisé le projet, c’est la question de la ménopause et de ce qu’on traverse à cette période de la vie. C’est un questionnement qu’on ne peut aborder qu’avec quelqu’un qui partage la même pratique et le même âge. Pour moi, c’était vraiment le cœur du projet, quelle corporalité avoir aujourd’hui, comment continuer à pratiquer, et quel regard bienveillant on peut poser l’une envers l’autre pour traverser ce chemin ?

Vous parlez d’un rapport au miroir, à la sœur jumelle. Comment cette gémellité s’est-elle construite ?

Héla Fattoumi : Ce regard sur Sondos vient de quelque chose qui m’habite depuis longtemps de façon ambiguë, et qui en même temps nourrit profondément mon travail. Je m’interroge régulièrement sur mon identité tunisienne et mes identités multiples. Dans ce miroir qu’elle me renvoie, je me suis demandé ce qui relevait de la réflexion, de la transfiguration, voire de l’embellissement ou de l’extrapolation. Il y avait une part de moi que je voyais en elle, et autre chose que je ne suis pas.

C’est dans cet écart que s’est construite la pièce. Cela m’a permis d’exprimer ce désir lointain d’avoir une sœur, que j’ai toujours porté, et Sondos a tout de suite été très claire avec moi, en me disant que ses projections n’étaient pas les miennes. C’est ce dialogue entre nos différences qui a façonné le duo, depuis ce point de départ commun que sont l’âge, la pratique et ce pays que nous partageons.

Sondos Belhassen : Nos parcours n’avaient pas la même porte d’entrée. Mais c’est aussi de là que vient l’intérêt de ce travail. On a pris le temps de se regarder, de voir ce qui concordait entre nous et ce qui faisait notre spécificité.

Avez-vous écrit la pièce à deux ?

Sondos Belhassen : Non. La question s’était posée d’emblée et la réponse est venue tout aussi rapidement. Mon rapport à cette pièce est sous-jacent. Ce qui compte, c’est que nous étions très à l’écoute l’une de l’autre dès le départ. Je n’avais pas envie de changer ma danse ni d’interpréter quelque chose qui ne me ressemblait pas. On a, durant un long temps, observé l’une chez l’autre ce qui concordait et ce qui faisait notre spécificité, au niveau de la physicalité notamment, pour préserver la personnalité de chacune tout en construisant cette histoire de gémellité fantasmée. Parce qu’il y a une ressemblance.

Héla Fattoumi : Troublante.

Sondos Belhassen : Troublante, et saine, mais aussi physiquement présente.

Comment le travail en studio a-t-il fait émerger la matière chorégraphique ?

Héla Fattoumi : On a énormément dansé. Je proposais des situations en lien avec des musiques, dans des mises en contexte simples, qui révélaient des matériaux qu’on pouvait assumer toutes les deux. J’ai toujours été très attentive à ce qu’on ne déborde pas, pour ne pas abîmer le corps de l’autre, pour ne pas aller vers des endroits dangereux. Il y a donc une forme de préservation de cette force présente dans chacun de nos corps, dans la façon de venir au plateau, de s’ancrer, d’écrire des trajectoires, d’apporter des gestes signifiants. 

On a beaucoup travaillé sur le signe dans cette pièce. C’est aussi une façon pour moi d’interroger l’altérité, cette question de l’autre qui traverse mon travail depuis toujours, que ce soit dans mon rapport à Éric Lamoureux, ou dans mon rapport aux interprètes avec lesquels je travaille. Avec Sondos, cette altérité prend une forme particulière, puisque notre point de départ commun, l’âge, la pratique, ce pays que nous partageons, fait d’elle un autre qui me ressemble.

Sondos Belhassen : J’avais vraiment envie de retourner au plateau pour retrouver quelque chose de cette danse, un engagement, une physicalité qui nous met à l’épreuve mais qui est aussi très jouissive. C’était très important pour moi d’arriver avec notre histoire, avec ces corps-là, sans taire ce qui a été nos points de force. Les matériaux chorégraphiques se sont imposés au fil des situations de travail, côte à côte, derrière pour laisser la place, s’ancrer, traverser.

Héla Fattoumi : Des mots clés comme ceux-là sont nés du travail, en lien avec un univers musical très ancré dans les musiques traditionnelles tunisiennes et du monde arabe, réécrites par Éric Lamoureux, qui nous a accompagnées sur toute la composition. Il y a eu aussi tout un travail sur le chant et sur la langue, sur ce passage du français à l’arabe et inversement.

La pièce parle-t-elle du corps vieillissant, de la place des femmes dans la danse ?

Sondos Belhassen : C’est une question essentielle, à laquelle on n’a pas tellement l’occasion de répondre, on s’offre ici une vraie plateforme pour le faire. Dans ce métier, cette notion de corps vieillissant est presque totalement absente. On a inscrit dans notre mémoire et notre pratique l’idée qu’il faut s’arrêter à un certain âge, sans jamais vraiment se demander pourquoi. 

Ce que j’aime dans cette expérience, c’est de poser cette question non pas de manière théorique mais dans le quotidien, en regardant un corps qui me ressemble, en face de moi, et de voir comment on réagit l’une et l’autre, dans la bienveillance, sans cacher ce qui pourrait ne pas fonctionner. J’ai la sensation que la force de cet espace vient d’abord d’une grande détente. Cet espace nous permet d’être très fortes, parce qu’on ne se ment pas, nous ne sommes pas dans des rôles mais dans la réalité de nos corps aujourd’hui.

Héla Fattoumi : Pour autant, je n’ai pas envie que la pièce soit un plaidoyer sur le corps vieillissant. Les gens qui nous regardent ne savent pas quel âge nous avons, et au fond, ce n’est pas le sujet. Ce sont deux femmes arabes, deux femmes tunisiennes, qui assument leur corps et qui dansent avec, sans en faire une thématique. La dimension politique existe de fait, mais elle n’est pas le centre de la pièce. Le centre, c’est une histoire d’héritage, la place qu’on occupe entre nos grands-mères, nos arrière-grands-mères, nous, et nos filles. La pièce s’écrit au plateau autour d’accessoires achetés au souk de Tunis, qui structurent l’écriture du temps, de la musique, de la lumière, de l’espace, de la scénographie.

Qu’est-ce que cette histoire commune raconte finalement sur le plateau ?

Héla Fattoumi : Au début, je me disais qu’il y avait de quoi faire un spectacle documentaire, tellement les points communs entre nous sont nombreux. Mais je n’avais pas envie de le raconter avec des mots, sous la forme d’un « il était une fois deux femmes qui se sont rencontrées ».  Nous étions d’accord sur ce point, on s’en est éloignées, on avait autre chose à dire aujourd’hui. Cette histoire commune nous sert de terreau pour nous projeter dans l’avenir, pour se dire qu’on danse aujourd’hui et qu’on continuera à danser demain. Ce n’est pas un geste nostalgique, je n’avais aucune envie qu’on se retrouve à se rappeler nos belles années.

Comment résumeriez-vous ce qui se joue, pour vous, dans ce duo ?

Héla Fattoumi : Nous nous sommes vraiment retrouvées pour la première fois en mai 2025, par sessions de trois jours, en laissant le temps de reposer entre chaque étape. Depuis plus d’un an, ce projet occupe mon esprit presque quotidiennement, même hors du studio. Je vis avec, et j’en suis très heureuse, quelle que soit la réception du spectacle, car tout ce processus a été si fort et tellement intéressant. C’étaient presque des vacances partagées.

Sondos Belhassen : Il y a des gens qui me demandent si c’est mon amie. Je réponds que non, je n’ai pas décidé de faire un duo avec une amie. Si nous devenons amies par ce duo, ce sera intéressant aussi, mais ce n’est pas le point de départ. Il y a une forme de distance entre nous qui est précieuse, pour le travail comme dans notre relation.


TWAMA Paradise d’Héla Fattoumi
Agora – Studio Bagouet dans le cadre Montpellier Danse et de la Saison Méditerranée
26 au 28 juillet 2026
durée 50 min

Tournée
9 & 10 octobre 2026 à Viadanse, CCN de Belfort
21 novembre 2026 au NEUFNEUF Festival – Toulouse
21 janvier 2026 au Tangram – scène nationale – Évreux
6 & 7 février 2026 au Festival Everybody – en partenariat avec le Festival Faits d’hiver Le Carreau du Temple – Paris
1er au 31 mars 2026 au ON MARCHE – Marrakech – Maroc
1er au 31 mars 2026 à l’Institut français de Tunis – Tunisie
16 mars 2026 à la Quinzaine de la Danse – La Filature – scène nationale – Mulhouse


Conception et chorégraphie de Héla Fattoumi
Avec Sondos Belhassen et Héla Fattoumi
Costumes et scénographie de Gwendoline Bouget
Conception musicale d’Éric Lamoureux
 
Morceaux utilisés – Ons (Aïchoucha) de Khalil EPI, The Key to the exit de Deena Abdelwahed, Les Jumelles d’Eykel Fattoumi…
Création lumière de Manon Bongeot
Direction technique et vidéo – Thierry Meyer
Régie son de Valentin Maugain
Documentation – Mariem Guellouz et Pauline Boivineau 
Préparation vocale – Bettina Prigent

Bande-anonce de TWAMA Paradise d’Héla Fattoumi © Agora Cité internationale de la Danse – Montpellier

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