© Agathe Poupeney

Lumières, lumières, lumières : Variation sensible sur Virginia Woolf

Au Studio de la Comédie-Française, Florent Siaud s'empare de la pièce d'Evelyne de la Chenelière, librement inspirée de Vers le phare de la dramaturge anglaise, et signe un duo féminin envoûtant, porté par la rayonnante Florence Viala et l'épatante Aymeline Alix.
Ecouter cet article

Au centre du plateau gît un piano effondré, brisé, derniers vestiges d’une maison bourgeoise au bord de la mer. La vie semble avoir déserté les lieux depuis longtemps. Sur des rideaux de chaînes dorées, des images marines baignent le plateau d’un clair-obscur qui évoque le chef d’œuvre de Jane Campion. On y retrouve la même époque, la même mélancolie venue du large, mais aussi cette intuition que l’art demeure parfois le seul langage possible lorsque les mots ne suffisent plus. Là-bas, briser le piano revenait à condamner celle qui en jouait en silence. Ici, c’est toute la maison des Ramsay qui paraît s’être retirée du temps, abandonnée aux flux et au reflux de la mémoire.

Esprit es-tu là ?
© Agathe Poupeney

Tel un fantôme, Lily Briscoe, peintre avant-gardiste pour son époque, revient sur les lieux où elle connut un bonheur fugace. Elle retrouve en pensée cet été, où elle vécut quelques jours dans cette maison avec la famille Ramsay et ses huit enfants. Surtout, elle retrouve la figure de la mère de famille, femme douce, aimante, attentionnée, façonnée par une société victorienne corsetée où joies, peines et espoirs semblent dépendre d’un mari et de ses enfants, du moins en apparence.

Dix ans ont passé. Les figures d’antan ressurgissent, d’abord en spectre, puis en chair et en os. Madame Ramsay promet un soir à l’un de ses fils que, si le temps le permet, elle l’emmènera au phare visible au loin, un rêve qu’il nourrit depuis longtemps. Mais le ciel menace. Le père l’affirme aussitôt, la promenade paraît compromise. La mère, qui souhaite tant faire plaisir à l’enfant, refuse pourtant de renoncer. Tel un mantra, elle répète « Fera-t-il beau demain ? S’il pouvait faire beau demain…» Ce soir-là sera le dernier. Ce lendemain restera suspendu pendant dix années entières. On l’apprendra plus tard, le temps fut mauvais, l’enfant et les siens n’iront jamais voir le phare.

Au conditionnel

En conjuguant et en divisant l’histoire au présent, au passé antérieur et au conditionnel, la Canadienne Evelyne de la Chenelière suit les traces du roman introspectif et certainement le plus complexe de Virginia Woolf. Elle en conserve les mouvements intérieurs, les silences, les perceptions fugitives. Son écriture avance par touches discrètes et laisse affleurer derrière les apparences des convictions bien plus tranchées qu’il n’y paraît.

En s’emparant de cette matière délicate, Florent Siaud compose un pas-de-deux presque chorégraphié. Florence Viala et Aymeline Alix confrontent à mots feutrés leurs visions du monde. Chacune assume la tension entre l’image dans laquelle la société voudrait les enfermer et ce qu’elles pensent réellement. Toutes deux résistent, chacune à sa manière. La première porte une inquiétude traversée de grâce. Elle observe le monde des hommes et s’interroge sur leur capacité à le diriger. La seconde refuse les codes et les règles, mais admire son aînée, l’aime autant qu’elle ne peut s’empêcher de la détester, tout en revendiquant une liberté plus sauvage.

Tableau impressionniste
© Agathe Poupeney

Le spectacle évoque une toile impressionniste, celle que Lily Briscoe cherche obstinément à peindre sans jamais parvenir à en saisir l’exacte perspective. Elle hésite entre ce qu’elle voit, l’image d’une famille idéale, et ce qu’elle ressent, le désir de faire voler en éclats cette harmonie dont elle perçoit les fissures sous le vernis des convenances.

Tout demeure évanescent. L’histoire elle-même semble insaisissable, presque inexistante. Elle ne tient qu’à une promesse, à une météo capricieuse, à des existences qui se croisent et à deux mondes qui se succèdent. Madame Ramsay incarne le XIXe siècle. Lily ouvre déjà la porte au XXe.

Une douce mélancolie traverse le spectacle. Quelque chose de léger, presque aérien. La mise en scène fait naître la possibilité d’un ailleurs, d’une réalité que l’on pourrait infléchir en la conjuguant à d’autres temps. Au conditionnel, par exemple comme le fait l’autrice. Et s’il avait fait beau ? La maison aurait-elle malgré tout été abandonnée ? Qui sait. C’est peut-être là que réside la force de cette adaptation. Elle refuse les certitudes. Elle rappelle avec délicatesse que rien n’est jamais tout à fait écrit et que les existences continuent longtemps de vibrer dans ce qui aurait pu être.


Lumières, lumières, lumières d’Evelyne de la Chenelière
librement inspiré de Vers le phare de Virginia Woolf
Studio de la Comédie-Française
du 13 mai au 28 juin 2026
durée 1h

Mise en scène de Florent Siaud assisté de Natalie van Parys
avec
Florence Viala et Aymeline Alix
Scénographie de Romain Fabre
Costumes de Jean-Daniel Vuillermoz
Lumières de Nicolas Descôteaux
Vidéo d’Éric Maniengui
Conception sonore de Vincent Legault

Lumières, lumières, lumières d’Evelyne de la Chenelière, mise en scène de Florent Siaud © Comédie-Française



Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.