© Agathe Poupeney, Coll. Comédie-Française

Les subversives Bonnes de Genet retrouvent les ors de l’Athénée

Carme Portaceli plonge la pièce de l'auteur de Querelle de Brest, boudée lors de sa création en 1947, dans un univers pop et punk où haine de classe, fascination et désir de revanche s'entrechoquent. Édith Proust, Élissa Alloula et Anna Cervinka donnent tout son éclat à cette cérémonie macabre.
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Solange entre, les bras chargés de roses rouges. Toute de gris vêtue, stricte, Élissa Alloula les jette négligemment dans une salle de bains aux murs bleu profond, puis les étale en tapis à l’avant-scène. Deux vasques blanches, des toilettes, une baignoire immaculée, un immense miroir noir, quelques babioles. Tout est propre, ordonné, à sa place. Dans ce luxe froid, les fleurs prennent peu à peu des allures funéraires. Le rituel peut commencer.

Le silence vole aussitôt en éclats. Promis à la victoire de Kery James et Admiral T déchire l’espace et fait trembler les murs du théâtre à l’italienne. Le morceau parle d’émancipation, de cette volonté de s’arracher à la place qui vous est assignée. Il résonne avec ce qui couve chez Solange, qui semble être habitée par sa rythmique, et sa sœur Claire. Plus tard, l’électro-punk de I’m Not Afraid de Sexy Sushi poussera encore la tension. La musique ancre la pièce dans notre époque sans toucher à la langue de Genet, précieuse, baroque et féroce.

Madame pour cible
© Agathe Poupeney, Coll. Comédie-Française

Chaque soir, en l’absence de leur maîtresse, Claire (Édith Proust) et sa sœur aînée Solange se livrent à la même cérémonie. À tour de rôle, l’une enfile ses robes et pousse jusqu’à la caricature son mépris pour les petites gens. L’autre reste à sa place, subit les violences verbales, avant de se rebeller. Ce soir, c’est la cadette qui se pare de bijoux et emprunte les poses de leur patronne. Les mots brûlent, frappent, entre amour et haine, soumission et désir d’émancipation. Les deux sœurs se provoquent, s’humilient, s’aiment autant qu’elles se haïssent. Au bout du rituel, toujours le même fantasme, tuer Madame, tuer l’autre.

Tout est répété, minuté, poussé jusqu’au vertige. Les mots, les gestes se répondent, deviennent incantation, cérémonie. Il ne s’agit pas seulement de supprimer celle qui les domine. Claire et Solange convoitent aussi ses robes, son allure, sa place. Elles détestent ce monde dont elles rêvent en même temps que d’en posséder les signes. Toute l’ambiguïté de Genet tient dans cette fascination.

Mais le fantasme a ses limites. Enfiévrées par leur désir de vengeance, les deux sœurs sont passées à l’acte. Par des lettres anonymes dénonçant les combines de Monsieur, elles ont fait emprisonner l’amant de leur maîtresse et comptent profiter de son absence pour se débarrasser d’elle. Le réveil de la cuisine sonne. Tout s’arrête. Il faut ranger, effacer les traces, redevenir domestiques. Madame rentre.

Enfin, Madame
© Agathe Poupeney, Coll. Comédie-Française

Elle se fait attendre. Lorsqu’Anna Cervinka paraît enfin, en jean et fourrure, elle déboule sur le plateau avec une insouciance presque adolescente, malgré le désarroi provoqué par l’arrestation de son amant. Volubile, exaltée, elle ne pense qu’à le rejoindre. Elle parle sans reprendre son souffle, virevolte, distribue ses robes, emportée par ses sentiments.

Carme Portaceli ne réduit jamais le personnage à la patronne odieuse. Sa condescendance est bien là, sa cruauté aussi, parfois d’autant plus violente qu’elle semble ne pas en avoir conscience. Mais derrière l’arrogance apparaît une femme éperdument amoureuse. Face à elle, Claire et Solange servent, observent, attendent. Leur scénario macabre commence pourtant à leur échapper.

Un trio sous tension

Dirigée avec une précision de métronome, les trois comédiennes brûlent les planches de leurs troublantes et incandescentes présences. Édith Proust donne à Claire une fièvre qui ne retombe jamais. Dès qu’elle revêt les atours de sa maîtresse, son corps change, sa voix se transforme, l’ivresse la gagne. Elle voudrait être celle qu’elle exècre, et cette fascination rend sa haine plus trouble encore.

Face à elle, Élissa Alloula ancre  davantage  Solange dans le réel. Sa froideur, ainsi que sa fébrilité, la rendentplus troublante encore, presque inquiétante. Elle surveille sa sœur, tente de contenir ses débordements et de maintenir le cérémonial avant que la colère ne l’emporte à son tour. Entre elles, l’amour sororal se mêle à la jalousie, au ressentiment et au désir d’en finir.

Anna Cervinka fait voler cet équilibre en éclats. Sa Madame, légère en apparence, douce puis cassante, traverse la tempête sans en mesurer immédiatement la violence. Trois femmes prises dans un huis clos étouffant où les rapports de domination ne cessent de s’inverser, chacune tour à tour maîtresse, victime ou bourreau.

Le poison intact
© Agathe Poupeney, Coll. Comédie-Française

En 1947, Louis Jouvet créait Les Bonnes sur cette même scène. L’accueil fut rude. Près de quatre-vingts ans plus tard, ce qui dérangeait alors conserve sa force. Jean Genet brouille les places et les identités, fait de l’amour le revers de la haine et du désir de libération le compagnon paradoxal de la fascination.

Carme Portaceli épouse ces contradictions plutôt qu’elle ne cherche à les résoudre. Le cérémonial dérape, la musique heurte l’élégance glacée du décor. Et derrière les robes, les bijoux, les roses et les poses empruntées demeure la violence très concrète d’une place sociale dont Claire et Solange voudraient s’échapper sans parvenir à cesser de la désirer.

Quarante ans après la mort de son auteur, Les Bonnes retrouvent ainsi l’Athénée sans rien perdre de leur insolence. Édith Proust, Élissa Alloula et Anna Cervinka font de cette cérémonie cruelle un fascinant jeu de miroirs où chacune, à force de vouloir devenir l’autre, finit par révéler ses propres fêlures.


Les Bonnes de Jean Genet
Athénée, Théâtre Louis-Jouvet en partenariat avec La Comédie-Française
Du 17 septembre au 25 octobre 2026
durée 1h50

Mise en scène de Carme Portaceli assistée de Ruth Orthmann
Avec la troupe de la Comédie-Française – Anna Cervinka, Élissa Alloula & Edith Proust
Dramaturgie d’Inés Boza
Scénographie de Paco Azorín
Costumes de Silvia Delagneau 
Lumières de David Picazo
Musiques originales et son de Jordi Collet
Travail chorégraphique –  Ferran Carvajal 

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