Sous le préau du Théâtre Vidy-Lausanne, la rencontre a lieu au lendemain de Shout Twice, création menée en collaboration avec la chorégraphe suisse Mélissa Guex dans le cadre de Tempo Forte. Le festival bruisse autour de nous. Spectateurs, artistes et professionnels occupent l’espace, commentent les spectacles de la veille, se projettent déjà vers ceux des jours suivants. Au loin, le Léman sert de toile de fond.

Katerina Andreou observe, écoute, parle avec tout son corps. Son regard est clair, frontal. Volubile, elle déroule sa pensée avec une précision presque physique. Sa silhouette tonique semble toujours prête à repartir dans le mouvement. Dans sa voix, un léger grain rocailleux renvoie immédiatement à Athènes et à ses origines grecques.
Installée en France depuis plus d’une décennie, l’artiste semble faire naître son travail d’un état de tension permanent. D’une nécessité presque vitale. Ses phrases, comme ses pièces, sont traversées par des questions de résistance, de solitude, de collectif, d’endurance physique et mentale. « Dans mes créations, j’évoque très souvent un corps en état d’urgence, confie-t-elle. » Une formule qui résume autant son écriture chorégraphique que sa manière d’habiter le monde. La danse n’apparaît jamais, dans son travail, comme une abstraction esthétique. Elle reste profondément liée au vécu, aux rapports de pouvoir, aux fragilités contemporaines, à cette façon qu’ont les corps d’absorber les tensions du réel avant de les transformer en mouvement.
Quitter la voie tracée
La danse entre dans sa vie presque avant les mots. Enfant, sa mère l’inscrit à des cours à Athènes, entre pratique corporelle et musique. Elle y découvre très tôt un espace à part, un lieu où expérimenter, jouer, se sentir libre. « La danse est devenue très vite une deuxième maison, raconte-t-elle, Un véritable refuge. Je me sentais assez libre quand je pratiquais ces deux activités. » Cette sensation ne la quittera plus.
Pendant toute son adolescence, puis au début de sa vie adulte, elle continue de graviter autour des studios, des répétitions, des concerts, avec déjà cette relation instinctive entre le geste et le son qui irrigue encore aujourd’hui ses créations.
L’idée d’une carrière artistique reste pourtant longtemps en arrière-plan. Dans une Grèce où les perspectives demeurent précaires pour les interprètes, elle choisit d’abord une voie plus stable. Elle étudie le droit à Athènes, obtient son diplôme puis prête serment au barreau, devenant avocate. Parallèlement, elle continue pourtant de créer, répéter, jouer. « À cette époque, je dansais déjà presque professionnellement, mais sans être payée, glisse-t-elle. »
Les spectacles occupent une place importante, voire démesurée dans son quotidien. Son temps libre, son énergie, ses pensées convergent loin de la voie professionnelle qu’elle a choisie. Puis vient le moment de rupture. « Assez vite, j’ai senti que je n’allais pas être heureuse et surtout que je ne serais pas une bonne avocate. À l’inverse, le plateau continuait de m’attirer avec une force de plus en plus évidente. »
Danser, un point c’est tout

Alors vient ce qu’elle décrit encore aujourd’hui comme un risque pris « un peu tardivement ». À l’approche de la limite d’âge, elle passe le concours de l’École publique de danse contemporaine d’Athènes. « C’était now or never. » Être admise impliquait de quitter le métier d’avocate, mais aussi d’assumer une autre place face à sa famille, à son entourage, à la société grecque plus largement. « Dans mon pays, quand tu fais de la danse, tu ne dis pas directement que tu es artiste. » Elle évoque un milieu où la pratique reste longtemps perçue comme un artisanat davantage que comme une démarche artistique à part entière. À cette époque, elle ne se projette d’ailleurs pas encore comme chorégraphe. Elle imagine surtout danser, transmettre, peut-être enseigner. Puis, au fil de la formation, quelque chose se déplace. « J’ai pris goût à chorégraphier, à mettre en scène mon imaginaire. »
La découverte de nouvelles esthétiques agit comme un déclic. Katerina Andreou cite notamment Loïc Touzé, Christian Rizzo ou encore Maguy Marin, dont les œuvres ouvrent d’autres rapports au corps et à la scène que ceux alors dominants en Grèce. Cette curiosité devient bientôt moteur. Regarder là où les codes lui échappent, appréhender ce qu’elle ne comprend pas encore. C’est aussi ce désir qui la pousse à partir en France, sans parler la langue, pour rejoindre le master ESSAIS du CNDC d’Angers et confronter sa pratique à d’autres façons de penser la danse.
Déplacer le regard
Au cours de cette formation, l’artiste en devenir découvre un espace de travail qui bouleverse sa manière d’envisager le plateau. Elle y rencontre des artistes venus d’horizons très différents, des pratiques hétérogènes, parfois éloignées de ses propres repères. Cette diversité devient rapidement essentielle. « Même à travers un regard qu’on ne comprend pas, quand on partage un travail qui n’a rien à voir avec nous, cela nourrit l’imaginaire autant que notre propre grammaire chorégraphique », explique-t-elle, évoquant aussi son attachement à la transmission et à la pédagogie.
Ses références se construisent alors dans des directions multiples. Les figures de la postmodern dance américaine – Yvonne Rainer, Deborah Hay – nourrissent sa réflexion, tout comme le travail de DD Dorvillier, avec qui elle collaborera par la suite et qu’elle considère comme une figure importante de son parcours. Ce rapport à la performativité, aux états de présence, l’accompagne durablement.
Mais très vite, une autre ligne traverse son travail. « Mon imaginaire est purement sonore, dit-elle. » Les souvenirs qu’elle convoque parlent autant de musique que de mouvement. Revient notamment le choc provoqué par May B, pièce emblématique de Maguy Marin, découvert enfant à la télévision. « J’étais littéralement scotchée à l’écran, se souvient-elle. » Les corps grotesques, l’expressivité presque excessive, le rapport très physique au son la marquent durablement.
À cette mémoire du plateau se mêlent les fêtes populaires grecques, les danses traditionnelles et les musiques entendues dans les villages où sa famille passait les étés. « J’avais la même émotion », dit la chorégraphe en rapprochant ces souvenirs de certaines œuvres contemporaines. Dans son imaginaire, les références savantes et populaires circulent sans hiérarchie. Un spectacle, une musique crétoise, un concert expérimental ou une fête de village participent d’un même paysage sensoriel.
Une pensée du son et du groupe

La musique revient sans cesse dans la conversation. Comme un point de départ autant qu’un moteur intérieur. Ses pièces naissent rarement d’une image fixe ou d’un récit préalable. Tout part plutôt d’une matière sonore, d’un rythme, d’une vibration, parfois d’une sensation d’alerte. Elle évoque notamment les alarmes entendues pendant certaines périodes de tension politique, les feux d’artifice devenus anxiogènes, les sons percussifs qui traversent ses créations.
Pour décrire son travail, Katerina Andreou parle souvent d’une « piscine sonore » dans laquelle elle plonge pour improviser, chercher, fabriquer le mouvement. Le son n’accompagne pas la danse, il agit sur son corps, modifie son regard sur le monde, influence sa gestuelle. Cette relation organique irrigue autant ses solos que ses pièces collectives.
Dans How Romantic, qu’elle a créé avec les quatorze interprètes de Carte Blanche – compagnie nationale norvégienne de danse contemporaine – , elle puise directement dans l’univers du film de Sidney Pollack, On achève bien les chevaux. Le long métrage sorti en 1969 et les marathons de danse de l’Amérique des années 1930 deviennent alors le miroir d’un présent obsédé par la performance, la productivité et l’épuisement.
Sur scène, la chorégraphe imagine des corps qui s’accrochent, chutent, recommencent, avancent ensemble malgré la fatigue. Entre réalité et illusion, compétition et solidarité, la pièce ausculte nos manières contemporaines de tenir debout. « Quand on trouve vraiment le vrai rapport à l’autre, qu’est-ce que c’est de se divertir ? », interroge-t-elle.
Dans ses paroles se dessine constamment une pensée politique du corps, jamais abstraite, toujours reliée au vécu. Il est question de solitude, de fatigue, d’hyper productivité, du besoin vital de l’autre autant que des mécanismes de survie qui traversent le monde du spectacle et nos existences quotidiennes. « Je travaille avec ce qui me touche, résume-t-elle. »
Danser pour tenir

Ce qui frappe chez Katerina Andreou, au-delà de l’énergie qui traverse chacun de ses gestes, c’est cette manière de faire cohabiter la rigueur et l’instinct, la pensée et l’élan physique. Elle parle vite, bifurque parfois, puis revient avec précision à ce qu’elle cherche réellement à formuler. Ses pièces semblent construites de la même manière, comme des espaces de friction où les corps tentent de tenir ensemble malgré l’épuisement, les tensions et les secousses du réel.
Lorsqu’elle évoque les interprètes de Carte Blanche, le rythme ralentit légèrement. Elle insiste sur la diversité des parcours, des formations, des rapports au plateau réunis au sein de la compagnie. Une hétérogénéité qui, dit-elle, l’a rapprochée d’un travail de groupe plus organique que de la logique parfois plus codifiée des grandes institutions.
Surtout, elle parle d’une disponibilité rare, d’une générosité de travail qui l’a profondément marquée. « Je les ai pris comme un cadeau, confie-t-elle. »
Tout au long de la conversation, l’artiste conserve cette intensité calme de ceux qui avancent sans relâche, portés par une nécessité intérieure plus forte que le reste. Chez elle, le mouvement n’a jamais relevé du simple décor ni de la démonstration esthétique. Il demeure une manière de traverser le monde, de résister aux injonctions, de fabriquer du lien malgré la fatigue et les fractures contemporaines.
Envoyé spécial à Lausanne
How romantic de Katerina Andreou
Tournée
2 & 3 juillet 2026 à Montpellier Danse
13 au 16 juillet 2026 au Festival d’Avignon
7 & 8 novembre 2026 au Teatro Vascello, Rome (Italie)
4 & 5 septembre 2026 au Festival de La Bâtie, Genève (Suisse)
13 novembre 2026 au Volcan, scène nationale du Havre
19 au 21 novembre 2026 au T2G – Théâtre de Gennevilliers
26 au 27 novembre 2026 au Pavillon ADC, Genève (Suisse)
Concept et chorégraphie de Katerina Andreou
Avec les interprètes de Carte Blanche – Iris Auguste, Ihsaan de Banya, Adrian Bartczak, Brecht Bovijn, Noam Eidelman Shatil, Mai Lisa Guinoo, Núria Guiu Sagarra, Ola Korniejenko, Nadege Kubwayo, Dawid Lorenc, Ole Martin Meland, Aslak Aune Nygård, Gaspard Schmitt, Olha Mykolayivna Stetsyuk, sous la direction artistique d’Annabelle Bonnéry
Assistant artistique – Costas Kekis
Conception sonore de Katerina Andreou, Cristián Sotomayor
Musique de Cristián Sotomayor
Lumière de Yannick Fouassier
Costumes d’Indrani Balgobin
Shout Twice de Katerina Andreou & Mélissa Guex
spectacle créé le 24 avril 2026 au Théâtre Vidy-Lausanne dans le cadre de Tempo forte
durée 50 min
Tournée
25 et 26 septembre 2026 à la Fondation Fiminco avec le Festival d’Automne et le CND.
puis dates à préciser au Festival Actoral, Marseille
Conception, création et interprétation de Katerina Andreou & Mélissa Guex
Design sonore de Cristian Sotomayor
Création lumière de Luis Henkes
Costumes & accessoires de Pauline Brun
Oreille extérieure, technique vocale d’Ezra
Direction technique de Thomas Roulleau-Gallais
Assistante à la création de Duna György



