Tiphaine Raffier © Laureline Le bris- CEP

Tiphaine Raffier : « Le plateau agit comme un révélateur »

Après La réponse des Hommes, imaginée pour le Festival d’Avignon en 2020 mais empêchée par la pandémie, la metteuse en scène signe enfin sa première création dans la Cité des papes. Avec L’hors-présence ou Chimères du pays de Morsan, elle explore la fin de vie et ce que l’imminence de la mort révèle aux vivants. Rencontre.
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Comment est né ce spectacle qui interroge l’intime autant que le collectif ?

Tiphaine Raffier : J’ai accompagné quelqu’un de proche dans ses derniers jours, une personne condamnée par un cancer. Je n’imaginais pas une seconde que cela deviendrait une pièce. Quand on traverse une telle épreuve, on a plutôt envie de silence. Mais les débats sur la fin de vie ont surgi sur la scène politique juste après, et j’ai eu besoin de comprendre ce que j’avais vécu. Je ne voulais pas parler du deuil ni de l’absence qui traversent déjà toute l’histoire de l’art occidental, mais bien de la fin de vie, de la douleur, de l’agonie, du contrôle du temps, de la présence à cette personne encore vivante mais déjà traversée par l’image de sa propre disparition. 

© Simon Gosselin

En creusant, j’ai compris que c’était un tabou, exactement comme la sexualité au XIXᵉ siècle. Et un second tabou se loge dans le geste lui-même, celui de soulager la douleur, de l’abréger. J’avais écrit une pièce où quelqu’un mourait dans une famille, comme une comète lointaine, avant de comprendre que ce motif en était le cœur et que je refusais de le voir. Le plateau agit comme un révélateur. Dès que je mets les choses au plateau, le tabou devient criant.

Comment poser des mots sur un tel tabou, qui plus est du vécu, sans glisser vers le pathos ?

Tiphaine Raffier : Tout passe par la fiction. C’est mon endroit, mon rapport au métier. J’aime profondément les ressorts narratifs et le dialogue avec cette forme millénaire de raconter une histoire. Mais je tiens à ce véhicule narratif, qui devient aussi politique. Quelqu’un qui n’ose pas pousser les portes d’un théâtre peut toujours repartir avec une histoire. La fiction reste mon lieu de pudeur. 

Et puis j’aime hybrider les genres. Voici un drame familial, mais aussi une pièce de thriller, traversée d’une tension qui s’installe dans les images. Tout est vu depuis le regard d’un voisin qui observe de l’extérieur. Il y a même un conte rural fantastique, peuplé de légendes. Cette hybridation fabrique un objet bizarre, une chimère. C’est d’ailleurs le sous-titre, une bête à queue de serpent, à tête de lion et à corps de chèvre. Je cherche quelque chose qui parle du sujet tout en proposant une forme neuve.

Qu’est-ce qui nourrit votre écriture ? 

Tiphaine Raffier : De tout, des discussions au café à la littérature, des essais médicaux et anthropologiques sur nos imaginaires jusqu’au cinéma, à la musique, de Bernanos ou André de Richaud. Écrire une pièce, c’est repartir presque de zéro, vierge de tout héritage, et c’est vertigineux. L’actualité politique m’a beaucoup portée, et beaucoup mise en cause aussi. À un moment, j’ai cru écrire une pièce militante, ce que je ne fais jamais. Mon théâtre interroge plutôt l’éthique des sujets de société et embrasse la complexité des points de vue. 

Ma colère ne m’a pas quittée, mais elle s’est nuancée au fil des débats. Et je sais que la loi sur l’aide active à mourir finira par passer. Cela m’a permis de me concentrer sur l’essentiel, cette expérience d’accompagner quelqu’un en famille, ce lien qui se rompt. Reste, en creux, la question de sa volonté. Veut-elle encore ce qu’elle voulait il y a une heure ? A-t-elle encore les capacités cognitives de choisir ce qui est bon pour elle ?

C’est toute la question sur ce sujet…
Photo de répétition © DR

Tiphaine Raffier : Absolument. C’est aussi celle du consentement, que l’on retrouve dans tant de débats de société. Je pense d’abord au droit à l’avortement, qui interroge le début de la vie. Quand commence-t-elle, et à partir de quand n’a-t-on plus le droit de l’interrompre ? La fin de vie pose la question symétrique. Quand s’arrête la vie, et quand a-t-on le droit de l’abréger parce qu’elle n’en est plus tout à fait une ?

Le sujet reste rare au théâtre. Quelques pièces ont évoqué la Suisse ou la Belgique, mais très peu sur les débats français.

Tiphaine Raffier : Nous manquons d’outillage intellectuel dans la société civile, alors que l’inceste, récemment, a trouvé de grandes œuvres capables de vulgariser les questions du trauma. Mon personnage qui meurt est jeune, mais le jour où la génération des baby-boomers commencera vraiment à partir, – celle de nos parents – la question s’imposera dans toutes les têtes et toutes les bouches. Ce sera immense, et cela placera la société devant la question de l’accompagnement.

Comment avez-vous composé la distribution ?

Tiphaine Raffier : C’est toujours un moment étrange. Je retrouve des comédiens que je connais bien, Édith Mérieau, Adrien Rouyard, Teddy Chawa, qui maîtrisent ma méthode et rassurent les nouveaux venus, car elle reste assez anticonformiste. Pour le reste, j’aime réunir une humanité hétérogène. J’aime que les gens parlent des langues éloignées, viennent de milieux distincts, appartiennent à des théâtres différents. Cela demande davantage de temps pour bâtir une langue commune, mais ce que cela rend au plateau gagne en richesse et en humanité. Je réunis d’ailleurs l’équipe avant même d’écrire la pièce, ce qui tient du pari. Tant que je n’ai pas trouvé un rôle pour chacune et chacun, je sais que je n’ai pas trouvé ma pièce.

Vous parlez de méthode. En quoi consiste-t-elle ?

Tiphaine Raffier : Elle se re-questionne de pièce en pièce. Les sessions de répétition restent très espacées, deux semaines en juin, deux en décembre, trois en mars, avant de finaliser en mai. La gestation a été chaotique, parce que j’ai écrit trois pièces complètes, non pas trois ébauches, mais trois œuvres distinctes, avec des débuts et des fins très éloignées, des personnages propres. Chaque fois, je croyais tenir la bonne version. Mais le plateau demeure imparable, il ne pardonne rien. 

À la fin d’une session avec de jeunes acteurs et actrices du programme TRANSMISSION au TNB, en décembre, j’ai compris que la pièce fonctionnait pour eux mais pas pour la distribution que j’avais envisagée. C’était douloureux, alors qu’on s’est seulement rapproché de la vérité. Avec ma méthode, quand nous commençons les répétitions, les acteurs ne savent pas ce qu’ils vont jouer. Dès le deuxième jour, nous mettons en jeu un texte soufflé, qui sort encore du four, chaud et bruyant. La mémoire du texte arrive en dernier. Les personnages se re-travaillent au contact des interprètes. Je procède par couches successives, comme un peintre.

C’est votre première création à Avignon ?
Photo de répétition © DR

Tiphaine Raffier : J’avais écrit La réponse des Hommes pour Avignon, et elle n’y a finalement pas été créée, c’était l’année du Covid. Cette fois, il y a Avignon, mais surtout une très grande tournée, plus de soixante-dix dates pour un spectacle conséquent. J’ai conçu cette pièce en sachant qu’elle serait vue par énormément de monde, dans des villes très contrastées. Nous avons donné les avant-premières à Angers, ville à l’histoire profondément catholique, et cela se ressent dans la salle sur un tel sujet. J’ai voulu mettre en lumière un sujet qui l’est peu, devant un public très large, avec des scolaires. Écrire pour cela n’a rien à voir avec un spectacle qui jouerait à Avignon puis un ou deux festivals internationaux. J’écris pour une tournée très dense, et la prise de parole s’en trouve accrue.

Quatre-vingts dates, c’est en effet, aujourd’hui, très rare. Est-ce aussi un poids, une responsabilité plus grande ?

Tiphaine Raffier : Une responsabilité, oui, comme chaque fois qu’on propose quelque chose au public, qui prend de son temps pour réfléchir avec nous à ce qu’est la fin de vie. Rien de cela n’est anodin, mais c’est le propre du théâtre et de la tragédie, mettre ces questions dans la bouche de Créon ou d’Antigone, qui défendent chacun leur vision de l’honneur, de la dignité, de la mort. La responsabilité se loge dans l’exigence. Jouer cette pièce à onze heures à Avignon ou à vingt heures à Lille en janvier n’a rien d’équivalent. Nos corps changent, la fatigue, l’envie, la lumière du dehors aussi. 

Certains soirs, des spectateurs partent, car la pièce est cruelle. D’autres soirs, la salle déborde d’enthousiasme. Chacun regarde l’œuvre avec son bagage, ses traumatismes, sa sensibilité, et ce dialogue lui donne un visage neuf chaque soir. Qu’elle tourne autant tient de la chance, et la garder vivante reste une exigence qui ne s’éteint jamais tout à fait.

La loi à venir pourrait-elle vous conduire à modifier le texte, ou tient-il dans tous les cas ?
Photo de répétition © DR

Tiphaine Raffier : C’est très étrange. J’ai écrit en partant du principe que la loi passerait, sans savoir quand. J’espérais qu’elle arrive avant les premières, non pour ma pièce, mais pour celles et ceux qui attendent l’aide active à mourir comme un soulagement. Dans la fiction, cette aide a déjà été votée et mise en place. Dans la réalité, ce ne sera pas encore le cas, si bien que la pièce devient une utopie, ou une dystopie, selon l’endroit où l’on se place. À un moment, l’actualité rejoindra celle de la pièce, j’en suis certaine.

Quelles formes scéniques vous ont servi de vecteur ?

Tiphaine Raffier : Il y a plusieurs formes, mais c’est avant tout une pièce de voyeur. Le spectacle joue du gros plan, du zoom, du hors-champ, autant qu’il interroge l’écoute. On regarde cette femme autant qu’on l’entend. Tout le spectacle part d’un regard démultiplié, celui des spectateurs, des personnages, de la caméra, avant de cheminer vers l’acceptation de détourner les yeux. Pour qu’elle puisse partir, il ne faut plus la regarder. Mourir relève de l’extrêmement pudique, de l’extrêmement intime. Toute l’ambivalence des aidants est là : vouloir accompagner jusqu’au bout tout en éprouvant une forme de répulsion face à la mort. La forme épouse ce trajet, de l’extrême visibilité jusqu’au noir, au vide, au regard qui se pose ailleurs.


L’hors-présence ou Chimères du pays de Morsan de Tiphaine Raffier
La FabricA dans le cadre du Festival d’Avignon
du 4 au 10 juillet 2026
durée 2h30

Mise en scène de Tiphaine Raffier assistée de Mathilde Saillant
Avec Emma Bolcato, Teddy Chawa, Thomas Gonzalez, Paula Luna, Édith Mérieau, Catherine Mestoussis, Thierry Paret et Adrien Rouyard
Avec la participation vidéo – Hélène Raimbault, Patrick Harivel
Dramaturgie Lucas Samain
Scénographie d’Hélène Jourdan
Lumière de Kelig Le Bars
Vidéo de Vincent Pinckaers
Cadrage de Raphaël Oriol
Son de Hugo Hamman
Musique de Sylvain Jacques
Costumes de Caroline Tavernier assistée de Paloma Donnini
Maquillage et perruques de Judith Scotto
Régie générale – Olivier Floury, Régie plateau – Nicolas Bignan & Pierre Frenkel, Régie vidéo ) Nicolas Morgan, Régie son – Hugo Hamman, Régie lumière – Christophe Fougou, Régie maquillage et perruques – Emmanuelle Flisseau

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