Hugo Becker dans Carnets d'Ukraine © Barbara Buchmann

Hugo Becker, l’hyperactif aux mille vies

Avec Carnets d'Ukraine, créé au Théâtre du Chêne Noir avant une reprise au Studio Marigny à la rentrée, le comédien lorrain prête sa voix aux récits recueillis par Michel Hazanavicius sur le front ukrainien. Une création à l'image d'un acteur qui ne cesse de déplacer les frontières entre théâtre, télévision et cinéma.
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À peine sorti de scène, encore vêtu de kaki, Hugo Becker semble encore habité par les vies traversées de Kiyv aux tranchées dans le Dombass. Dans la cour du Théâtre du Chêne Noir, il parle comme il joue, avec une intensité qui emporte tout. Les phrases s’emballent. Une idée chasse l’autre, bifurque, revient, repart aussitôt. Il revendique volontiers son hyperactivité, incapable de se fixer, sauf sur une évidence. Son métier est sa passion. L’entretien est régulièrement interrompu par des voisins de loge qu’il salue, félicite ou auxquels il promet de rendre visite. Cette circulation permanente le ravit et semble le définir autant que son métier. « Un de mes grands hobbies, c’est de parler avec les gens, qu’ils me racontent leur vie. La plus grande richesse, c’est ça, les gens, la vie des autres. »

 Amadeus de Peter Shaffer, mise en scène Paul-Émile Fourny © DR

Cette énergie, il la met au service de Carnets d’Ukraine, adaptation scénique du récit dessiné de Michel Hazanavicius. En novembre 2023, le cinéaste s’est rendu sur le front pour rencontrer celles et ceux qui font la guerre, soldats, pilotes de drones, marionnettistes, musiciens, enfants croisés en chemin. Il en a rapporté des portraits au crayon, bouleversants d’humanité. Julien Gelas, directeur du théâtre avignonnais, qui signe l’adaptation, la mise en scène et les musiques, en a tiré un seul-en-scène d’une heure dix, créé dans l’intimité de la salle John Coltrane.

Sur le plateau, les dessins projetés font surgir les figures rencontrées. « Je lui ai proposé qu’on fasse exister les personnages plutôt que de simplement les raconter. Julien les a matérialisés par les dessins de Michel. Cela permet de passer du narrateur au personnage, et le parcours devient ainsi beaucoup plus vivant », explique le comédien, qui salue la sobriété du dispositif. « On va à l’essentiel et, compte tenu du sujet, c’est cohérent. »

Quand l’art devient une nécessité

Car le sujet le tient aux tripes. « Ce récit raconte l’importance de l’art, sa nécessité pour que les gens se reconnectent à eux-mêmes, à leur âme. C’est la seule façon pour eux, et je pense pour les êtres humains en général, de survivre », affirme-t-il, citant le marionnettiste du spectacle pour qui la marionnette est « un lieu de passage entre les histoires ». Le rire y circule, salvateur, cathartique, seul rempart face à l’horreur du quotidien. « C’est un combat totalement non genré. Le rire libère, mais il porte sur des choses très graves, parce que c’est le seul moyen de supporter ce qu’ils vivent », insiste le comédien, avant d’élargir le propos. 

« Quand les gens se croisent, de quoi parlent-ils au bout de quelques minutes ? Du dernier film qu’ils ont vu, d’une chanson, d’un livre. Nous avons une nécessité de nous reconnecter émotionnellement entre nous » L’écrin intimiste de la salle renforce cette évidence, lui qui goûte cette « proximité qui fonctionne super bien » avec le public. « Le concept des forces culturelles, amener l’art sur le champ de bataille, est absolument génial. Et celui de Michel (Hazinavicius) de dessiner ces gens pour pouvoir les faire parler, est passionnant. Cela permet de traiter le sujet sans être plombant. Là, tu le ressens. »

Roberto Zucco de Bernard-Marie Koltès, mise en scène Paul-Émile Fourny © DR

Pour comprendre d’où vient cette fièvre, il faut remonter à Metz, sa ville natale, et à une sortie familiale. Tout commence par un détail. « Je devais avoir onze ou douze ans. Mon grand-père nous avait offert des places pour Les Femmes savantes à la Comédie-Française. J’avais vu le tampon de la maison de Molière, où il est inscrit depuis 1680. Je m’étais dit que les artistes étaient amis depuis quatre siècles. Réussir à créer quelque chose qui perdure autant d’années, ça, c’est costaud. » L’esprit de troupe le fascine, la transmission des grands textes aussi. Rien ne le prédestine pourtant aux planches. « Personne dans ma famille n’était dans un milieu artistique. Réussir à vivre d’une passion et d’un rêve d’enfant, c’est déjà quelque chose d’incroyable. Je me disais que si je faisais partie des gens qui y arrivent, je serais le plus heureux des hommes. »

Londres en ligne de mire

Très vite, le jeune homme comprend que ce métier épouse son tempérament. « J’ai toujours eu du mal à me dire que je ne ferais qu’une seule chose. En faisant du théâtre ou du cinéma, on raconte des histoires, on incarne un personnage différent dans des univers différents. On vit des moments que l’on ne vivrait pas autrement. » Faire une seule chose, même très bien, ne lui suffit clairement pas. Un seul métier lui semble impossible, alors il entre au Conservatoire de Lille, puis suit les cours Florent, où il décroche le prix Olga-Hörstig. Vite repéré, Hugo Becker trouve un agent puis, incapable de se fixer, file suivre des cours à Londres, par curiosité toujours. « Je ne suis jamais resté très longtemps dans les écoles. Au bout d’un moment, j’avais l’impression d’avoir déjà appris des choses de quelqu’un, c’était bien, mais j’avais besoin et envie d’apprendre d’autres personnes. » 

De la capitale anglaise, il garde une leçon de corps. Après un monologue de Démétrius dans Le Songe d’une nuit d’été travaillé comme un forcené, son professeur le félicite chaleureusement avant d’ajouter : « No talking. -Refais tout, sans les mots.  Je ne savais pas comment faire. Je me suis débrouillé. Ça m’a marqué, car j’ai du puiser en moi pour me dépasser. » Il garde aussi le souvenir des bus Eurolines de nuit à quinze euros, empruntés en secret pour rallier Paris et ses auditions.

Roberto Zucco de Bernard-Marie Koltès, mise en scène Paul-Émile Fourny © DR

La première claque arrive tôt. Repéré pour jouer Perdican dans On ne badine pas avec l’amour sur une scène nationale, il n’est finalement pas retenu. « J’étais d’une tristesse folle. C’était mon rêve. Mais l’important, c’est de tenir bon à ses rêves, de s’accrocher. Il y a des déceptions, puis d’autres belles choses ensuite. » Le texte de Musset, lui, ne l’a jamais quitté. Dans la cour du Chêne Noir, il en récite encore la grande tirade de mémoire. « J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui » qui sonne comme une profession de foi.

Le laboratoire retrouvé

La suite déjoue tous ses plans. Lauréat des Talents Cannes Adami, le comédien se met à tourner, d’abord aux États-Unis, en Angleterre et en Espagne avant la France, de Gossip Girl à Baron Noir. Pendant plusieurs années, le théâtre disparaît de son horizon. « Je me disais que c’était mort, que je ne ferais plus jamais de théâtre. » En 2015, Paul-Émile Fourny lui propose La Nuit juste avant les forêts. Koltès, l’autre enfant de Metz, celui qui glissait dans Le Retour au désert les noms des rues de sa ville natale. « Je lis le texte et je suis tellement ému à la fin que je suis obligé de dire oui. »

Depuis, il veille à revenir régulièrement au théâtre. Roberto ZuccoAmadeusLe Cas Eduard Einstein à la Comédie des Champs-Élysées, Les Variations énigmatiques d’Éric-Emmanuel Schmitt, jouées ici même il y a trois ans, puis Mur Mure, la comédie romantique de Lilou Fogli qu’il vient d’achever à La Michodière. « Quand je vais au théâtre, je retourne en laboratoire. Je prends le temps de chercher des choses que je n’ai pas toujours l’occasion d’aller chercher en tournage. C’est très complémentaire. » Il ne boude pas pour autant les préparations extrêmes de l’écran, la découpe en brunoise et le sanglier vidé pour Chefs, les huit kilos perdus et les entraînements avec des footballeurs pour une production de la BBC.

Des rencontres et de l’imagination
Les Carnets d’Ukraine de Michel Hazanavicius © Barbara Buchmann

C’est d’ailleurs au Chêne Noir que Julien Gelas l’a rencontré, avant de venir le voir dans Mur Mure. D’une comédie légère naît l’idée de lui confier un texte de guerre. « Je me suis dit que soit il était complètement barjo, soit il avait vu autre chose de moi. C’était sans doute un peu les deux », s’amuse l’intéressé, qui mesure sa chance d’avoir toujours croisé « des gens qui ont de l’imagination », capables de lui proposer des registres opposés et variés. Il a pourtant hésité un instant devant l’ampleur du travail avant de céder. « Je ne peux pas refuser. C’est exactement la raison pour laquelle je fais ce métier : transmettre des idées sur un sujet important, actuel, engagé, très ancré dans le réel. »

Dans ses choix, l’humain prime sur tout. « Un projet génial, si on n’est pas dans le partage avec la personne, ne sera finalement pas à la hauteur. Ce qui compte le plus, c’est ce que l’on vit au quotidien. » Les rencontres jalonnent son parcours. Julien Gelas, qui lui ouvre aujourd’hui les portes de Carnets d’Ukraine, Isabelle Adjani, dont il garde un souvenir lumineux sur Diane de Poitiers, Juliette Binoche, dont le travail continue de le « secouer », ou encore le réalisateur Romain Quirot, avec lequel il partagea « une folie d’accomplir » sur Le Dernier Voyage. Autant de compagnonnages qui nourrissent sa manière d’aborder chaque nouveau rôle.

Et demain, mille projets l’attendent encore. Sur grand écran, il sera à l’affiche de Pirates, premier long métrage de Myriam Gharbi attendu en fin d’année, sorte de road movie initiatique où une jeune femme tout juste sortie de prison part à l’aventure aux côtés de deux marginaux « hors système ». Les rêves de scène ne manquent pas non plus, Hugo Becker cite Richard III, Cyrano, les univers de Joël Pommerat ou de Caroline Guiela Nguyen. La Comédie-Française, enfin, demeure une obsession d’enfance jamais tout à fait éteinte. « Je connaissais par cœur les numéros des sociétaires. Quand j’y pense, j’étais un peu timbré. Cela reste un rêve, certainement inaccessible, mais si on me proposait d’y entrer, je crois que je ne pourrais pas refuser. »

Boulimique et passionné, l’artiste porte depuis peu une autre casquette, celle de réalisateur de courts métrages. Passé par la Mostra de Venise avec Ligne de vie, il ose désormais formuler un autre désir, celui de mettre en scène au théâtre. « J’adore les acteurs et les actrices, j’adore voir les gens jouer, tester des trucs. Le théâtre, c’est le summum du laboratoire. » Puis Hugo Becker résume, en une phrase, la philosophie qui traverse tout son parcours. « La vie est là pour expérimenter, tenter des choses. Si je me plante, je me plante, et tout le monde s’en remettra. Mais de ne pas tenter, peut-être que je ne m’en remettrais pas. »

Après Avignon, Carnets d’Ukraine poursuivra sa route dès septembre au studio Marigny. Une étape de plus s’ajoute au parcours d’un acteur qui semble n’avoir qu’une véritable crainte, celle de laisser une vie inexplorée.


Carnets d’Ukraine de Michel Hazanavicius
création – Théâtre du Chêne noirFestival Off Avignon
du 7 au 25 juillet 2026
durée 1h10

Tournée
à la rentrée au Studio Marigny

Adaptation, mise en scène et musiques de Julien Gelas
Assistante à la mise en scène – Lola Ravoux
Avec Hugo Becker
Lumières de Guillaume Gandon
Son de Noé Courbet
Vidéo de Guillaume Niemetzky

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