Le regard sombre, la silhouette musculeuse, le visage anguleux et le sourire large composent une présence nette, presque tranchante. La voix dément aussitôt cette première impression. Grave, posée, elle porte une pensée aussi précise que claire. Tout juste sorti de répétition et loin de l’image du musclor à tête d’ange, Adil Mekki reprend une réponse, nuance une formulation, refuse l’à-peu-près. Cette exigence traverse tout son rapport au théâtre.
D’Angoulême, presque par hasard

Rien ne le destinait au théâtre. Adolescent à Angoulême, il se rêve médecin et suit une filière scientifique. Avec sa sœur, il grandit devant Un, dos, tres, Charmed et les mangas de Dragon Ball Z. Ils rejouent les chorégraphies, reprennent les chansons. Le théâtre, lui, n’existe pas encore dans leur quotidien. C’est pourtant sa sœur qui l’inscrit, presque à son insu, à l’option théâtre du lycée.
Assez vite, l‘adolescent y prend goût au point de demander, à la fin de sa première, à passer en série littéraire pour faire davantage de théâtre. « J’ai grandi en HLM, je suis un gosse du public », rappelle-t-il, davantage attaché à cette origine qu’à n’importe quelle ligne de CV. Sa première soirée dans une salle remonte à 2015, à Angoulême. Cinq ans plus tard, il retrouve cette même scène comme acteur.
Les années d’apprentissage
Après le baccalauréat, il rejoint Bordeaux pour une licence de théâtre, qu’il mène de front avec le conservatoire. Deux années qui confirment définitivement son choix. En parallèle, il travaille au Café Chaud, bar partenaire du Festival du film francophone d’Angoulême, où passent actrices, acteurs et producteurs. Parmi eux, Sandrine Bonnaire laisse une empreinte durable. Sa troisième année le mène dans la première Classe Égalité des chances du Théâtre national de Bordeaux, avant son entrée à l’ESCA, l’École supérieure de comédiens par l’alternance, dont il sort diplômé en 2023. Six mois après son arrivée, il commence déjà à travailler et ne quittera plus les plateaux.
Parmi les rencontres fondatrices, celle de Romeo Castellucci s’impose immédiatement. À vingt ans, il enchaîne quinze représentations de Bros à la MC93. Le metteur en scène italien lui révèle une autre manière de penser le plateau. « Ce qui me bouleverse chez lui, c’est qu’il efface le mot, parce que le corps raconte aussi », confie-t-il, conscient du paradoxe pour un comédien. La collaboration se poursuit avec une nouvelle tournée.
D’autres rencontres, d’autres univers

Viennent ensuite Leurs enfants après eux, d’après Nicolas Mathieu, mis en scène par Hugo Roux, puis Superstructure, recréation du texte de Sonia Chiambretto dirigée par Hubert Colas aux Amandiers de Nanterre. La première marque sa découverte d’un véritable travail de troupe. Pendant plusieurs saisons, une bande de jeunes interprètes porte ensemble un récit traversé par des questions sociales et politiques. C’est exactement ce qu’il était venu chercher au théâtre, un collectif où chacun avance avec les autres au service d’une même histoire.
Avec la seconde, le rapport devient plus intime encore. Hubert Colas ouvre un espace de recréation où les interprètes participent au travail du texte et du plateau. Porter cette mémoire de la guerre d’Algérie et de la décennie noire, aux Amandiers, près des anciens bidonvilles de Nanterre, résonne profondément chez celui qui revendique ses origines. « J’étais trop fier de porter ça, résume-t-il. »
Ce qui le retient dans un texte tient souvent à la fragilité qu’il met au jour. Les récits documentaires l’attirent parce qu’ils donnent une visibilité à des réalités rarement représentées et qu’ils auraient pu être les siens. Noires mines Samir (collectif la c a v a l e) appartient à cette famille d’écritures. Il évoque aussi Éducationss entimentales, une variation d’après La Tendresse de Julie Bérès, dont le questionnement sur la masculinité continue de le nourrir. Au fond, il cherche toujours la même chose. « C’est toujours plus beau au théâtre quand on a accès à la faille, dit-il. » À ses yeux, un acteur touche juste lorsqu’il accepte de la laisser apparaître avec une honnêteté absolue. Cette recherche irrigue son travail autant qu’elle dessine son idée du théâtre, un art où le jeu s’efface peu à peu devant la présence.
Passer à la mise en scène
La mise en scène s’impose peu à peu comme un prolongement naturel. Avec Convulsions, son premier spectacle (co-mis en scène par Marion Träger), accompagné par le T2G, il découvre une autre facette du métier. Diriger des interprètes ne consiste pas seulement à construire une écriture. Il faut aussi penser la dynamique d’un groupe, une scénographie, un calendrier de répétitions, un budget. Une responsabilité nouvelle qui l’oblige à regarder autrement la fabrication d’un spectacle.
Sa boîte à outils, comme il la nomme, s’est constituée au fil des rencontres. Roméo Castellucci, Hubert Colas, Aurélie van den Daele, ou encore Émilie Flacher lui transmettent des langages de plateau profondément différents. À force de les traverser, il façonne peu à peu sa propre grammaire.

Ce déplacement nourrit aussi son travail d’acteur. « En dirigeant l’autre, on se reflète dedans, résume-t-il. » Chercher les mots justes pour guider un interprète revient à interroger son propre rapport au jeu. Lorsqu’il retrouve ensuite le plateau, quelque chose s’est déplacé. Sa manière d’écouter, de regarder et d’habiter une scène s’en trouve transformée. Cette recherche, dit-il, est celle d’une vie.
Trois rendez-vous au Rainbow Day & Night
Porté par Victor Leclère, codirecteur de La Magnanerie, en complicité avec Le Train Bleu, le Rainbow Day & Night rythme une bonne partie de son mois de juillet. Trois rendez-vous, trois écritures, mais un même fil rouge, celui de récits qui déplacent les regards. Le 10 juillet, à la Maison Jean Vilar, il participe à la lecture de Gosses du béton, texte de Thibaut Galis, aux côtés de Naëlle Dariya et Eli Roy. Les trois interprètes donnent voix à de jeunes adultes aux identités plurielles, réunis le temps d’un fragment de vie entre amitiés, nuits de fête, travail et désir. Le travail sur le sexe traverse le récit sans jamais résumer les personnages à cette seule réalité. « Ce projet est très beau et très délicat », confie le comédien, heureux de retrouver l’écriture de Thibaut Galis, rencontré quelques années plus tôt sur un précédent projet.
Quelques heures plus tard, au théâtre du Train Bleu, il défend Si grande est notre envie d’aimer, de Thomas Ayouti, mis en scène par Anthony Thibault. Seul en scène, il incarne un jeune homme qui s’adresse à son père après cinq années de silence. Ce qu’il aurait voulu lui dire, ce qui est resté en suspens, mais aussi la manière dont une identité se construit à partir des souvenirs, des absences, des gestes trop appuyés comme de ceux qui n’ont jamais eu lieu. Un texte où les blessures familiales se mêlent à une irrépressible envie d’aimer malgré les différences.
Puis, le 17 juillet, il dévoilera la maquette de Aimer comme acte politique, sa prochaine création, conçue avec Marion Träger. À la croisée du stand-up, du cabaret, du théâtre et de la marionnette contemporaine, les deux artistes montent eux-mêmes sur scène pour raconter leurs histoires d’amour, ou plus exactement leurs échecs amoureux. Nourri des pensées de bell hooks, militante américaine et théoricienne du black feminism, ou de Judith Butler, philosophe américaine dont le travail porte sur le genre et les luttes pour la justice sociale, le spectacle cherche moins à définir l’amour qu’à imaginer d’autres façons de le vivre, au-delà des assignations et des catégories. Une grande marionnette de mousse, manipulée à vue et sans cesse transformée, devient le support de toutes les projections, féminine ou masculine selon les situations. Présentée pour la première fois en sortie de résidence en Normandie, la proposition a déjà trouvé un écho auprès de publics très différents. « L’idée, c’est que le rire fédère et que la joie puisse l’emporter. C’est une utopie, mais on l’assume complètement, sourit-il. »
Rendre visible les invisibilisés

Si le Rainbow Day & Night compte autant à ses yeux, c’est parce qu’il met en lumière des écritures longtemps restées à l’écart des circuits de production. En plein Avignon, ce temps fort offre une visibilité précieuse à des récits minoritaires et à des auteurs que les institutions commencent seulement à regarder autrement. Adil Mekki salue aussi la dimension festive de l’événement, ces soirées où artistes et spectateurs prolongent les échanges, mais également la liberté qu’il offre à des formes encore fragiles, autorisées à chercher sans craindre l’échec.
Les récits queer, divergents ou minoritaires, rappelle-t-il, ont toujours existé et continueront d’exister. « Notre place d’artistes, c’est de tenir cet endroit-là. » Il pense alors à la Palestine, au Congo, à tous les territoires traversés par les violences du monde. Pour lui, la scène demeure un espace profondément politique, au même titre que les autres formes de résistance. Lui qui ne s’imaginait pas devenir comédien mesure aujourd’hui le chemin parcouru sans cacher son inquiétude devant le recul de certaines libertés. Faire entendre d’autres récits n’est pas seulement un choix artistique, mais une responsabilité.
Transmettre et poursuivre
La transmission occupe également une place essentielle. Il consacre une part importante de son temps à accompagner de jeunes artistes, convaincu que les vocations ont besoin de rencontres pour éclore. L’an prochain, il retournera dans le lycée où tout a commencé afin d’y mettre en scène une pièce préparée avec des élèves de terminale. Une manière de rendre ce que d’autres lui ont offert lorsque le théâtre lui semblait encore inaccessible.
D’ici là, les projets s’enchaînent. Il reprend un rôle dans Grande Ourse de Penda Diouf mis en scène par Anthony Thibault, présenté cet été dans un festival allemand. En janvier 2027, il retrouvera le TnBA de Bordeaux pour Portrait hypothétique de deux tueurs en série, la nouvelle création de Yacine Sif El Islam. Quelques mois plus tard, il traversera l’Atlantique pour rejoindre l’équipe franco-québécoise réunie par Olivier Arteau, directeur artistique du Théâtre du Trident à Québec, autour d’une adaptation du roman d’Éric Chacour, Ce que je sais de toi, créée entre Québec et Montréal avant une tournée française au printemps 2028.
Autant d’univers parfois éloignés du sien qu’il tient pourtant à habiter. Pour lui, le théâtre n’a de sens que s’il accueille toutes les histoires et tous les destins. L’enfant du béton, de la cité, qui s’est émancipé par le système public, devenu passeur poursuit ainsi sa route, fidèle à une conviction qui traverse chacun de ses projets. La joie ne vaut que si elle regarde le monde en face.
Rainbow Day & Night
10, 16 & 17 juillet 2026
Gosses du béton de Thibaut Galis
Avec Naëlle Dariya, Adil Mekki, Eli Roy
Maison Jean Vilar dans le cadre des Belles Heures – ARTCENA
à 11h
Si grande est notre envie d’aimer de Thomas Ayouti
Mise en scène d’Anthony Thibault Avec Adil Mekki
Théâtre du Train Bleu – Salle 2
le 10 juillet 2025
à 13h15
Aimer comme acte politique (Extraits ) de et avec Adil Mekki et Marion Träger
Théâtre du Train Bleu – Salle 2
le 17 juillet 2026
à 18h50



