Andrea Jiménez © Vanessa Ramade

Andrea Jiménez : « Le rôle premier de la mise en scène consiste à soutenir l’autre »

Avec Casting Lear, présenté pour deux dates exceptionnelles au Festival d'Avignon, la comédienne et metteuse en scène espagnole invite chaque soir un acteur différent pour lui donner la réplique. Entre Shakespeare, récit intime et confiance absolue, elle revient sur cette expérience théâtrale singulière, où la fragilité devient le moteur même de la représentation.
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Qu’est-ce qui vous a donné envie de relever un défi aussi singulier ?

Andrea Jiménez : Pendant dix ans, j’ai dirigé avec mon ex-compagne la compagnie Teatro en Vilo à Madrid. Nous avons beaucoup créé à partir des histoires personnelles des autres, notamment des comédiens avec lesquels nous partagions le plateau. Lorsque j’ai décidé de faire ce spectacle, je venais de fermer cette compagnie. Je traversais un moment où il me fallait franchir un cap et me demander qui je voulais être désormais en tant qu’artiste. Je sentais que c’était à mon tour de raconter ma propre histoire.

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Depuis longtemps, je voulais explorer les résonances entre mon histoire et celle du Roi Lear. En me retrouvant seule, je me suis sentie contrainte de regarder mes origines, mais aussi celles du théâtre, de revenir aux grands classiques pour m’aider à traverser cette peur de l’inconnu.

L’idée d’inviter un acteur différent chaque soir remonte pourtant à bien plus longtemps. En 2013, à Édimbourg, White Rabbit, Red Rabbit de Nassim Soleimanpour m’avait profondément marquée. Cette pièce à instructions, interprétée chaque fois par un nouveau comédien, a été un véritable déclencheur. Mon premier désir était presque celui d’organiser un casting de « Père ». Être répudiée, comme Cordelia au début du Roi Lear, m’a donné envie d’imaginer un casting d’amour. Puis le projet a beaucoup évolué.

Dans tout mon travail, je reste fascinée par les frontières entre la fiction et la réalité. Je cherche à faire entrer le réel sur le plateau, à retrouver devant le public ce moment si particulier qui surgit parfois pendant les répétitions, lorsqu’un acteur touche soudain quelque chose de très intime, voire sublime.

Qu’est-ce qui vous a finalement séduite dans Le Roi Lear et dans l’écriture de Shakespeare ?

Andrea Jiménez : Jusqu’alors, je n’avais jamais mis en scène des pièces Shakespeare et je gardais une certaine distance avec son œuvre. C’est la ressemblance entre l’histoire de Lear, de sa fille Cordelia et la mienne qui m’a permis d’y entrer. Ensuite, je suis effectivement devenue obsédée par cette tragédie. J’ai commencé à comprendre pourquoi elle occupe une place aussi fondamentale dans ma vie et pourquoi elle est d’une telle complexité. Mais cette révélation est venue après. Au départ, il n’y avait qu’une intuition.

Dans Casting Lear, vous incarnez Cordelia tandis que l’acteur invité devient le roi. Comment votre propre histoire s’est-elle tissée dans celle de Shakespeare ?
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Andrea Jiménez : Cela a été le plus grand défi du spectacle. Certaines ressemblances entre nos deux histoires sont presque trop évidentes. Le plus difficile consistait justement à éviter que le spectacle ne devienne un simple récit autobiographique.

Le fait de porter la narration du Roi Lear m’a empêchée de laisser mon histoire glisser vers le mélodrame. Cette tragédie m’a obligée à rester dans quelque chose de très personnel, sans jamais entrer dans des détails morbides. Toute la question était de savoir jusqu’où raconter ma vie. Il fallait en dire suffisamment pour que la pièce de Shakespeare s’ouvre devant nous et révèle, en retour, les dimensions plus complexes de ma propre histoire.

J’entretiens aujourd’hui une relation presque oraculaire avec cette œuvre. À un moment, j’ai eu le sentiment qu’elle contenait des réponses pour moi. Elle est devenue un phare et m’a guidé pour comprendre ma douleur et la dépasser.

Le comédien avance donc sans savoir où il va. Comment préparez-vous cette rencontre ?

Andrea Jiménez : Il arrive deux heures et demie avant la représentation. Nous ne nous connaissons pas. En général, je lui passe simplement un appel quelques jours auparavant pour lui expliquer dans quoi il s’engage. Il sait qu’il devra accepter de se laisser guider, de se remettre entre mes mains et entre celles du souffleur, Matthieu Luro. Ensuite, nous faisons presque uniquement un test d’oreillette. Cette mise en situation contient déjà tout l’esprit de l’abandon.

Il accepte donc de se jeter dans le vide…

Andrea Jiménez : Complètement. Mais tout est extrêmement pensé. C’est une véritable ingénierie du soin de l’autre. L’ensemble du protocole, depuis son arrivée jusqu’au salut final, est conçu pour qu’il se sente profondément en sécurité. Un tel saut ne peut avoir lieu que dans un cadre de confiance absolue.

Il doit donc vous accorder une confiance totale.
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Andrea Jiménez : Absolument. De sa part, c’est d’abord un immense acte de générosité et de confiance. Mais cette confiance repose aussi sur Matthieu et sur moi, car rien ne peut advenir sans une qualité d’écoute exceptionnelle entre nous trois.

Il ne s’agit pas d’une intervention anecdotique où quelqu’un viendrait simplement jouer quelques scènes du Roi Lear. C’est une invitation à entreprendre un véritable voyage. Un voyage vers la fragilité, la vulnérabilité et le dévoilement.

A-t-il été difficile de convaincre des comédiens de tenter l’expérience ?

Andrea Jiménez : Beaucoup moins que je ne l’imaginais. En Espagne les acteurs se sont montrés très curieux. Ils avaient envie de découvrir ce dispositif singulier. Nous avons déjà donné cent vingt-six représentations, et l’accueil a été formidable. Les comédiens qui aiment profondément le théâtre ont eu envie d’aller loin.

Denis Podalydès et Éric Ruf, qui se relaient à Avignon, ne reprendront donc jamais le spectacle ?

Andrea Jiménez : Jamais. Les acteurs invités ne doivent pas avoir vu la pièce, et encore moins l’avoir jouée. Il existe même entre eux une sorte de pacte de gentlemen. Chacun s’engage à ne rien raconter afin de préserver l’expérience de celui qui viendra après lui.

Chaque représentation devient donc un événement unique, aussi bien pour vous que pour le public et le comédien ?

Andrea Jiménez : La beauté de cette pièce m’oblige à demeurer dans un présent radical. Le public ressent lui aussi qu’il participe à un événement qui ne se reproduira jamais. Les spectateurs soutiennent l’acteur par leur attention et leur bienveillance. Cela crée une véritable communauté de présence.

Recherchez-vous un profil particulier ?
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Andrea Jiménez : La seule condition est d’avoir plus de cinquante-cinq ans. Ensuite, le champ est très ouvert. Au départ, je voulais uniquement des hommes qui soient des pères, blancs et hétérosexuels. Aujourd’hui, le spectacle s’adresse à toutes les masculinités. Il est très beau de voir comment chacun entre dans ce système archétypal, s’identifie davantage à Lear ou à Cordelia et traverse cette expérience depuis un endroit différent.

Après plus de cent vingt représentations, qu’est-ce que cette aventure a changé chez vous ?

Andrea Jiménez : Elle a changé ma vie. Ce spectacle est né de la nécessité d’exorciser une immense peur liée à mon père et, plus largement, à ma relation aux hommes. À force de traverser cette expérience, quelque chose s’est véritablement transformé dans mon corps.

J’ai aussi beaucoup réfléchi à la question de l’autorité. Lorsqu’une jeune metteuse en scène travaille avec un acteur très expérimenté, elle peut avoir le sentiment qu’elle doit constamment prouver sa légitimité. Cette pièce m’a appris tout autre chose.

J’ai compris que le rôle premier de la mise en scène consiste à soutenir l’autre, à créer un cadre dans lequel il puisse exister pleinement, jusque dans sa fragilité. Avoir accompagné des hommes plus âgés que moi, plus expérimentés, que je respectais profondément, et avoir eu la responsabilité de soutenir leur vulnérabilité a ouvert un espace de partage auquel je n’aurais jamais pensé.

J’ai dû inventer un espace qui ne soit pas menaçant pour eux. J’ai compris que la véritable rencontre n’est possible que lorsque chacun offre à l’autre un cadre de sécurité. Cette découverte dépasse largement le théâtre. Elle interroge notre manière d’être en relation, sans percevoir l’autre comme une menace.


Casting Lear d’Andrea Jiménez d’après Le Roi Lear de William Shakespeare, version de Juan Mayorga
avant premières, les 20 et 21 juillet 2026 au Théâtre Garonne

Tournée
24 & 25 juillet 2026 au Festival d’Avignon
10 au 18 septembre 2026 au Théâtre de la Ville, Paris

Avec Andrea Jiménez, Matthieu Luro
En alternance Denis Podalydès, Éric Ruf
Traduction en français – Lise Belperron
Mise en scène d’Andrea Jiménez et Úrsula Martínez
Dramaturgie d’Olga Iglesias
Musique de Lucas Ariel
Lumière et scénographie de Judit Colomer
Costumes d’Yaiza Pinillos
Mouvement d’Inés Narváez et Amaya Galeote
Assistanat à la mise en scène d’Oscar Martínez Gil
Régie générale – Mélanie Pindado, Régie plateau  – Raúl Baena et Eduardo Vizuete  Régie son – Carlos González

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