Hugo Jasienski © Laurence Guenoun

Hugo Jasienski : « Mettre son art au service de l’autre »

Convaincu que garantir un accès à la création relève d'un geste de justice, le comédien et metteur en scène mène un combat à contre-courant. Son projet associatif porte l'exigence du plateau vers celles et ceux que la société écarte. Entre création, transmission et solidarité, il défend une conviction simple : l'art peut réparer, créer les ponts manquants et redistribuer les cartes.
Ecouter cet article
Comment définissez-vous l’ADN de votre association, sa raison d’être ?

Hugo Jasienski : Elle est née d’une envie de rééquilibrer la donne et de faire de l’art un vecteur d’émancipation. Je voulais associer une vraie qualité artistique, un programme solidaire structuré (donc structurant) et une vocation pédagogique, parce qu’on trouve trop souvent l’un sans l’autre. Il existe des propositions artistiques à l’hôpital, mais les patients nous ont confié que ces propositions étaient rarement abouties, parfois un peu « infantilisantes ou déconnectées des besoins et envies de terrain ».

Au détour – Épisode 1 « Émilie » © Alain Mauron

Nous vivons dans un monde profondément injuste et le constat est le suivant : tandis que les injustices s’accentuent, les inégalités se creusent redoutablement, et la création reste, à mes yeux, un moyen de remettre les gens face à leur puissance d’invention. Je cherche à leur redonner des clés pour saisir le monde, l’autre et eux-mêmes, puis à leur permettre de se réaliser par la pratique ou par un véritable parcours de spectateur. Il faut renouer, investir les structures dédiées aux personnes isolées et s’inscrire, humblement, dans la continuité de la démarche de soin et d’accompagnement menée par les professionnels du champ médico-social. Cette conviction guide chacun de mes choix, jusque dans le moindre détail de chaque intervention.

Le projet prolonge un engagement déjà ancien au sein d’une grande maison. Pourquoi fallait-il rompre et fonder votre propre structure ?

Hugo Jasienski : J’ai longtemps occupé une fonction d’artiste encadrant associé à une grande institution, le Théâtre de la Ville de Paris, pour développer une proposition solidaire vers les publics empêchés. À un moment, j’ai eu besoin de me rapprocher de moi, de gagner en cohérence, de m’appartenir pleinement, de renouveler les propositions, d’inventer d’autres modes d’intervention dont j’estime qu’ils sont plus adaptés et plus percutants. Je voulais créer un point de rupture et me dédier exclusivement à ce souci de l’autre, sans qu’il reste une ligne parmi d’autres dans un cahier des charges. Je faisais ce constat, en tant que jeune artiste, que tout se durcit, et je refusais de m’en accommoder.

Fonder ma propre association revenait à passer à la vitesse supérieure, à assumer un cap entier plutôt qu’une mission diluée. Je voulais aussi me garder le droit de tout penser de bout en bout, du repérage à la formation, du format aux interventions, sans jamais sacrifier la qualité à la commande. Certaines institutions ouvrent des ateliers sans nécessairement se soucier de l’impact et des enjeux liés à de telles propositions, qui n’ont rien d’anodin.

Si toute initiative dans ce sens mérite d’être encouragée et soutenue, il faut, je crois, allouer un vrai temps à la formation des artistes intervenants, ne serait-ce que pour s’assurer de ne jamais les mettre en situation d’inconfort ou de détresse. Il faut passer les portes des services en sachant où l’on met les pieds, en évoluant dans des rapports de confiance avec les soignants et les travailleurs sociaux. On ne pense pas une action auprès de seniors malvoyants de la même manière qu’on construit un programme pour des adolescents dialysés.

À qui s’adresse Le Vent nous veut ?
Interventions à l’Hôpital pédiatrique Armand Trousseau AP-HP (hémodialyse, pneumologie, oncologie) © Hugo Jasienski

Hugo Jasienski : Le projet compte plusieurs volets. Nous intervenons auprès des personnes malades, hospitalisées ou non, des personnes handicapées et polyhandicapées, des femmes victimes de violences et des enfants co-victimes. Nous allons vers les familles en très grande précarité, parfois jusqu’aux situations de rue et à l’hébergement d’urgence. Nous travaillons aussi auprès des personnes en souffrance psychique, des personnes exilées et des personnes LGBT isolées en rupture familiale. Un dernier volet me tient à cœur, celui du milieu carcéral. Je crois à la seconde chance et aux perspectives de réinsertion, même si nous ne l’avons pas encore investi depuis la création du dispositif. Aucune de ces réalités ne se ressemble et nous nous heurtons à des situations qui ont leurs spécificités. Chacune appelle une attention propre, un protocole pensé sur mesure plutôt qu’une idée abstraite plaquée de l’extérieur.

Quels artistes faites-vous travailler, et selon quels critères ?

Hugo Jasienski : Je cherche d’abord des artistes excessivement doués dans ce qu’ils et elles font, capables de s’engager sincèrement dans une démarche solidaire, avec une capacité d’adaptation hors norme et une vraie solidité. Nous affrontons des réalités crues et nues, et je n’ai aucune envie de mettre qui que ce soit en danger ou en difficulté. Je consacre donc un temps considérable à la formation, la mienne comme la leur, globale puis spécifique à chaque intervention. Côté profils, je collabore avec des artistes reconnus dans ce qu’ils font, issus des grandes maisons et des plus beaux plateaux. Ces dernières années ont placé sur ma route des gens extraordinaires, dévoués. Je me sens privilégié de porter un tel collectif.

J’ai aussi profité de cette aventure pour aller chercher des artistes que les circonstances ont moins favorisés, alors que leur niveau est strictement le même. Cette ouverture vaut aussi pour les interprètes, pas seulement pour les publics. Moi-même, je n’ai pas fréquenté les grandes écoles, et cette histoire compte dans ma manière d’ouvrir les portes à celles et ceux qui méritent leur chance.

J’ai parfois l’impression que ce métier, tel qu’on me suggérait de le faire ou de le penser à l’école, ne me racontait plus grand-chose, et j’ai trouvé mon épanouissement à la croisée des ambitions artistiques et des ambitions de solidarité. Le contexte social et politique a donné raison à cette intuition.

Vous insistez beaucoup sur le soin porté à vos intervenants. Pourquoi cette vigilance ?
 Je rêve si je veux » né du premier Épisode du programme « Au détour » © Suzanne Rault-Balet

Hugo Jasienski : Ce que je développe peut vite devenir vertigineux pour tout le monde. Nous plongeons dans l’intimité des gens, au sein même de leur espace, et cette impudeur exige une éthique de la pudeur, une manière de la protéger sans cesse. Je forme les artistes à veiller sur l’autre, mais si personne ne veille sur eux pendant qu’ils s’exposent, un déséquilibre se crée aussitôt.

Dans la mesure où nous discutons systématiquement avec les bénéficiaires des programmes pour être en mesure de déployer un outil plutôt qu’un autre et de personnaliser l’approche au maximum, nous devons être capables d’aborder tous les sujets possibles : fin de vie, addiction, deuil, mutilation, foi religieuse, vision du monde. Le moindre jugement n’a pas sa place. Il faut pouvoir se sentir à l’aise à chaque instant et faire preuve d’empathie, nourrir l’échange tout en nous assurant de rester à notre place d’artiste. Travailler main dans la main avec les professionnels du champ médico-social nous aide à poser des limites, dans l’intérêt des bénéficiaires (ne pas court-circuiter une démarche de soin, un travail de suivi ou de réinsertion, par exemple).

Je tiens à être présent avant, pendant et après, parce que certaines paroles, certaines confidences viennent nous cueillir plusieurs jours plus tard, comme une décharge différée. Sans quelques clés données aux artistes, et sans me former moi-même en permanence, chacun risque le vertige, une sorte de chute intérieure de plusieurs étages. Je reste donc présent comme directeur artistique, attentif aux transferts que nous anticipons autant qu’à ceux qui nous surprennent.

Comment se construit, concrètement, une intervention ?

Hugo Jasienski : Tout s’articule autour de la relation. En amont, nous décidons d’une direction, d’un axe d’approche, d’un mode d’intervention en nous basant sur le travail de repérage : conditions spatiales et acoustiques, besoins et envies, recommandations des aidants, effectifs, mobilité, audition, fatigue et concentration, contraintes liées au soin… Ensuite, les personnes nous guident vers l’outil juste. Notre matière première reste le spectacle vivant, la danse, la musique, l’écriture, le théâtre. Nous commençons à faire entrer des cinéastes, des illustrateurs et des créateurs sonores pour des projets ou des publics particuliers. Rien ne se décide à la place des personnes, tout se construit avec elles. Ce repérage patient fait toute la différence, car un atelier bâclé risque d’ajouter une peine à la peine, et je m’y refuse absolument.

Votre travail pédagogique en école précède l’association. Que cherchiez-vous à transmettre aux jeunes artistes ?
Je rêve si je veux » né du premier Épisode du programme « Au détour » © Suzanne Rault-Balet

Hugo Jasienski : Avant le théâtre, je m’engageais déjà dans le tissu associatif, maraudes et distributions alimentaires, vestimentaires, en simple citoyen doté de deux mains et d’un peu d’énergie. Quand la scène a pris de la place dans ma vie, j’ai voulu créer un point de rencontre entre cette vocation solidaire et celle de la création. Devenu enseignant au Cours Florent très jeune, j’ai aussitôt cherché une pédagogie qui me ressemble, et j’ai demandé à l’école d’ajouter des échéances bâties sur des rencontres, en me faisant confiance pour créer, avec mes élèves, un rendez-vous différent des autres, un rendez-vous artistique solidaire, un rendez-vous qui détourne les élèves de leur formation pour mieux y revenir : le programme « Au détour ».

Trois heures de cours (assurées bénévolement – c’était là mon engagement auprès de ces publics et de mes élèves) par semaine s’ajoutaient au programme, le temps de monter des spectacles jeune public que nous irions jouer en fin d’année. J’ai appelé ce premier mouvement « créer pour soigner ». Mes élèves les portaient dans des services hospitaliers et des permanences sociales, pour rendre à des enfants un peu de leurs six, huit ou neuf ans. Il s’agissait pour eux de devenir des aînés qui protègent les plus vulnérables, plutôt que les petits derniers d’une école. Nous étions systématiquement accueillis, par principe, avec un enthousiasme désarmant, tant la qualité surprenait là où plus personne ne l’attendait, et les équipes soignantes en restaient bouleversées, soulagées dans leur mission.

Deux ans plus tard, fort d’une plus grande confiance, j’ai inversé la logique avec « soigner pour créer ». Cette fois, mes élèves ont arpenté des structures dédiées aux personnes exilées, désorientées, parfois traumatisées, avant même de songer à composer quoi que ce soit. Ils ont assuré des cours d’alphabétisation, assisté à des audiences à la Cour nationale du droit d’asile, distribué des cafés ou des collations à l’aube, en plein hiver, pour parler, simplement, avec celles et ceux dont ils raconteraient plus tard les histoires. L’enjeu ne tenait plus à la préparation d’un examen dans le cadre d’une formation artistique, mais à une solidarité incarnée et sincère, avec de vrais enjeux : transmettre, protéger, accompagner, prendre soin. De ces rencontres réelles est né un travail ambitieux de création collective engagée sur le thème migration / exil / asile.

C’est un des travaux les plus aboutis que j’aie pu présenter aux responsables du Cours Florent. Ils ont notamment été bouleversés par une séquence sans parole, chorégraphiée, de quinze minutes, portée par une trentaine d’interprètes, bâtie sur des témoignages recueillis autour d’une traversée de la Méditerranée. Ce travail reste l’une de mes plus grandes fiertés, et je la partage avec mes élèves, qui se sont emparés d’un tel sujet avec une élégance dont je n’aurais pas su leur faire la leçon.

Vous avez récemment testé ce dispositif au sein de l’Académie de la Comédie-Française. Qu’en retenez-vous ?
Interventions à l’Hôpital pédiatrique Armand Trousseau AP-HP (hémodialyse, pneumologie, oncologie) © Hugo Jasienski

Hugo Jasienski : Ma conviction est simple. Ce programme doit exister dans les écoles supérieures d’art. Trop de jeunes interprètes cultivent leur ego pendant trois ans, cinq ans, sans jamais avoir l’occasion de s’approcher des vies qu’ils incarneront ensuite sur les plateaux. Les plus grands textes parlent de violence, de trahison, d’exil, d’injustice, et je veux que les artistes en devenir s’en rapprochent vraiment, sans le moindre voyeurisme.

J’estime aussi que la jeunesse artistique n’est pas suffisamment sensibilisée aux politiques culturelles publiques, aux initiatives à destination des publics dits « empêchés ». Je veux développer ce souci des gens qui n’auront pas nécessairement le loisir de venir les applaudir un jour.

Grâce à la complicité de mon ami Gaël Kamilindi, sociétaire à la Comédie-Française et parrain de l’association Le Vent nous veut, nous avons pu tenter un galop d’essai avec la dernière promotion d’Académiciens, sur une forme resserrée, faute de temps, faite pour semer quelques graines. Si cette forme réduite pouvait créer quelques petites frustrations (on a toujours envie d’aller plus loin, toujours), je suis convaincu qu’ils trouveront, dans les mois et les années qui viennent, de nombreux échos à cette démarche dans leur pratique artistique. Je salue, au passage, leur curiosité et leur engagement. J’ai pris un plaisir immense à porter ce petit groupe aux personnalités surprenantes. Les jeunes sont allés en gériatrie à l’hôpital Fernand-Widal, à Paris, vers un centre accueillant des femmes à Montreuil, puis vers plusieurs services de pédiatrie de l’hôpital Robert-Debré. J’ai pensé cette gradation pour les amener vers le plus difficile, étape par étape, en prenant le temps, entre chaque épisode, de les  » armer  » et en tâchant de ne jamais les exposer au-delà du supportable. Je ne transige sur rien, surtout pas sur le temps consacré à la formation, parce que ce temps protège tout le monde.

Quel avenir imaginez-vous pour le programme Au détour ?

Hugo Jasienski : Continuer à frapper aux portes, convaincre, sensibiliser, me battre pour que ce programme trouve sa place ici et ailleurs, et le faire grandir. Thomas Jolly a accepté de suivre l’initiative (bien qu’expérimentale, puisqu’elle prendra forme au gré des opportunités), en allié qui suit les étapes et partage ce regard si bienveillant qu’on lui connaît. Il a posé une condition que je trouve magnifique : organiser une grande fête réunissant les publics qui ont traversé ces rendez-vous artistiques, pour témoigner et célébrer l’idée que l’art rassemble.

L’horizon reste encore un peu mystérieux, parce que les possibilités les plus belles demeurent fragiles tant qu’elles ne sont pas scellées. Je préfère avancer prudemment, sans rien annoncer trop tôt, et laisser le travail parler pour lui. Ce qui me porte ne change pas : faire que la création serve celles et ceux qu’on a tendance à oublier.


Le Vent nous veut

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.