Vos débuts
Votre premier souvenir d’art vivant ?
Lycéen à Paris, grâce à un professeur de lettres qui nous avait inscrivit aux TNP au Palais de Chaillot. J’y ai découvert, sans aucune référence et sans points de comparaison, les spectacles de Jean Vilar. Je n’avais pas conscience que je voyais ce qui était, esthétiquement et éthiquement, le meilleur du théâtre français de l’époque. Nous venions voir Gérard Philipe, que nous connaissions par le cinéma, ignorants que ceux qui partageaient la scène avec lui avaient pour nom : Maria Casarès, Georges Wilson, Philippe Noiret, Jean Pierre Darras, Roger Coggio, Geneviève Page…

Ce fut certainement le « facteur déclenchant » qui quelques années plus tard me fit embrasser ce métier. D’où mon émotion lorsque moins d’une décennie plus tard, je foulais le plateau du TNP, sous la direction de Jacques Rosner !
Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir cette voie ?
Parler de « vocation » est toujours un peu prétentieux et pas toujours réel. Je parlerai plutôt de désir violent, presque irraisonné. Certes pour le théâtre, mais aussi pour ce que cela recouvrait : l’idée de la troupe, son rôle social voire politique, les rapports intergénérationnels, un certain mode vie. C’était l’époque de la décentralisation théâtrale, de la croyance que la culture pouvait avoir un réel impact sur la société.
Qu’est-ce qui vous a guidé vers cette spécialisation ?
Terminant mon service militaire, il fallait que je me rapproche de l’univers théâtral et que je gagne ma vie. J’ai débuté comme machiniste au Théâtre Fontaine dans un spectacle de Raymond Devos. Puis je me suis initié à la régie, qui à l’époque était très artisanale. Cela m’a permis de partir accompagner des troupes en tournée en étant régisseur et en jouant des petits rôles. Je crois avoir commencé à ce moment-là à apprendre mon métier.

Ensuite, sans jamais quitter le théâtre, la télévision a eu une part importante dans ma vie. C’était une époque difficilement imaginable où seules trois chaînes irriguaient le paysage. Les comédiens, qui avaient une certaine notoriété, refusaient de déchoir en faisant de la télévision. Celle-ci était donc contrainte de créer ses propres « vedettes ». J’ai donc surfé, comme pas mal de mes camarades, sur la vague de la création télévisuelle pendant plusieurs décennies.
Puis, tardivement, à quarante-six ans, j’ai eu le désir de passer à la mise en scène. Je crois que chacun, ou chacune, des metteurs en scène avec qui j’avais travaillé comme comédien ont eu leur part dans ma formation de metteur en scène, parfois en me montrant involontairement ce qu’il ne fallait pas faire.
Plus tard encore, La proposition m’a été faite de m’occuper du festival de Sarlat. Ce n’était pas mon métier, mais je pestais depuis longtemps contre la frilosité des programmateurs. Après quelques hésitations, j’ai décidé de tenter l’aventure. J’y suis toujours et c’est peut-être là, qu’en tant que citoyen, j’aurai œuvré le plus utilement.
Racontez-nous le tout premier spectacle auquel vous avez participé…
Mon premier rôle fut celui de Chérubin dans Le Mariage de Figaro monté par André Reybaz, un des pionniers de la décentralisation. Jouant le spectacle au Festival du Marais la presse parisienne se déplaça. Le grand critique de l’époque, Jean Jacques Gautier, descendit la mise en scène et terminait son article par (je cite de mémoire) : « … le spectacle pourrait être sauvé s’il n’y avait pas un jeune comédien – Jean Paul Tribout – qui joue Chérubin comme un collégien obsédé ! » C’était effectivement le choix du metteur en scène (qui avec le recul me semble pertinent) mais à l’époque les lecteurs du Figaro n’étaient pas prêts à recevoir ce genre de lecture d’un classique !
Passions et inspirations

Votre plus grand coup de cœur scénique ?
Je pense que comme tous les gens de ma génération après la découverte de Vilar, ce fut le choc de Chéreau (en particulier La dispute) pour ses choix esthétiques. Puis certains spectacles de Jean Pierre Vincent pour leur intelligence, dont sans doute Le Mariage de Figaro qu’il mit en scène immédiatement après avoir quitté la comédie Française.
Quelles belles rencontres ont marqué votre parcours ?
Ou bien je suis optimiste sur le genre humain, ou bien je conserve une certaine naïveté, mais j’ai l’impression que dans chacune des équipes avec lesquelles j’ai travaillé, que ce soit au théâtre, au cinéma, à la télévision, il y avait toujours une ou plusieurs personnes à découvrir. La plupart ayant conscience de faire partie d’un tout tendant vers le même but. Et cela à travers le monde, ayant pas mal travaillé à l’étranger. Si je devais citer des noms je parlerais de Roger Planchon pour l’acuité de sa pensée et de mon affection admirative pour Michel Galabru, que j’ai eu la chance de pas mal fréquenter et de mettre en scène deux fois.
Où puisez-vous votre énergie créative ?
La question ne se pose pas pour moi. L’énergie hélas ne suffit pas. Avec quelques décennies de recul, je sais qu’il y a certes éventuellement du talent mais aussi du travail, de la pugnacité, la capacité à saisir des opportunités et… du hasard !
En quoi ce que vous faites est essentiel à votre équilibre ?
Pour nous artistes, il n’y a pas des dissociations entre le temps de travail et le temps de plaisir. Cela n’a pas de prix… Même si parfois nous le payons cher. Certes j’aurais pu rêver d’une carrière plus brillante, d’un certain vedettariat, d’avoir plus de moyens pour travailler etc. Mais le seul fait d’avoir réussi pendant toutes ces années à vivre de mon métier est une victoire inespérée.
L’art et le corps

Que représente la scène pour vous ?
Toujours le trac et l’excitation au moment de passer de l’ombre des coulisses à la lumière du plateau. Lorsque je mets en scène, je m’arrange la plupart du temps pour être sur le plateau, même avec un rôle modeste. Pour, si j’ose filer une métaphore sportive, courir sur le terrain avec mes camarades plutôt que de crier « Allez-y » depuis le banc de l’entraîneur.
Où ressentez-vous, physiquement, votre désir de créer et de jouer ?
Je dirais que, lors de rencontres avec des textes ou des sujets qui me tiennent à cœur, j’ai par moments des fourmis dans la cervelle comme d’autres ont des fourmis dans les jambes qui les poussent aux voyages !
Rêves et projets
Avec quels artistes aimeriez-vous travailler ?
L’âge venant, je ne suis pas paresseux mais exigeant, moins pressé de prouver des choses. Il m’arrive de refuser certaines propositions où je sens que je ne serai pas heureux.Mais j’admire bien des créateurs. Jean-François Sivadier au théâtre, Jacques Audiard au cinéma… Et tant d’autres qui savent allier le fond et la forme dans leurs œuvres. Je suis ouvert à toutes propositions !
Si tout était possible, à quoi rêveriez-vous de participer ?
Tout recommencer pour tout refaire, en mieux !
Si votre parcours était une œuvre d’art, laquelle serait-elle ?
Je proposerais peut-être une œuvre du XVIIIe, une Fête Galante de Watteau ou Fragonard, ou un simple panier de fruits de Chardin.
Festival des jeux du théâtre de Sarlat
Du 18 juillet au 3 août 2026

