Comment Lyrique en mer est-il entré dans votre vie ?
Jazmin Black Grollemund : Je suis arrivée à Lyrique en mer comme jeune artiste en 2009. L’une de mes professeures à Furman University, en Caroline du Sud, où j’effectuais ma licence, Tamara Matthews, avait été soliste au festival quelques années auparavant. Il me restait une année d’études lorsque j’ai intégré l’Académie des jeunes artistes. Cette année-là, le festival présentait Madame Butterfly et Don Pasquale. J’étais également soliste dans la Petite Messe solennelle.

Comme beaucoup de ceux qui découvrent Belle-Île, je suis tombée amoureuse de l’île… et d’un Bellilois. Je me suis mariée quelques années plus tard. Je suis revenue dès l’été suivant pour chanter dans le chœur et, peu à peu, je suis devenue membre de la grande famille de Lyrique en mer. À l’époque, le festival était dirigé par Philip Walsh et Richard Cowan. Depuis, je ne l’ai plus quitté.
De chanteuse fidèle du festival, vous voilà directrice artistique. Comment s’est faite cette bascule ?
Jazmin Black Grollemund : Progressivement. Avec Philip Walsh, j’avais commencé à développer plusieurs projets de transmission. Je continuais à chanter dans les opéras l’été tout en étant régulièrement soliste dans les concerts et les programmes de musique sacrée. J’avais aussi envie de poursuivre un peu plus mon engagement. Je lui ai donc aussi proposé de créer un chœur d’enfants à l’année, puisque je vis à Belle-Île. Transmettre l’art lyrique est devenu pour moi une véritable mission.
Puis David Jackson est arrivé avec cette même volonté de faire vivre le lyrique tout au long de l’année. Je suis devenue déléguée aux actions culturelles et à la pédagogie. Lorsque l’opportunité de prendre la direction artistique s’est présentée, cela m’a semblé être la suite logique pour conserver un fil rouge entre les actions menées toute l’année et le festival d’été, tout en poursuivant le travail engagé.
Qu’avez-vous envie d’insuffler au festival ?
Jazmin Black Grollemund : J’ai envie que l’opéra surprenne. D’une part, pour les mélomanes, j’aime imaginer qu’on peut encore les étonner, leur faire découvrir de nouvelles choses, même dans cet art qu’ils croient connaître par cœur. Et pour ceux qui n’osent pas venir, je veux les inviter, leur montrer que l’opéra, c’est juste une autre façon d’entendre et de voir une histoire. J’ai envie de le désacraliser, de le populariser. Qu’on ose, qu’on se sente concerné, qu’on ait envie de se laisser surprendre. J’aimerais aussi qu’on voie les chanteurs lyriques hors du cadre de l’opéra, parce que la voix lyrique est capable de faire tellement de choses. Redécouvrir cet art, et parfois là où on ne l’attend pas.
Y a-t-il des nouveautés que vous avez voulu tenter cette année ?

Jazmin Black Grollemund : Oui, à commencer par la transformation du programme des jeunes artistes. L’Académie devient l’Opéra Studio de Lyrique en mer. Nous y accompagnons les jeunes chanteurs qui se trouvent dans cette zone sensible entre les études et le monde professionnel avec pour idée que les artistes principaux les accompagnent pour construire un rôle. On est là pour la technique vocale, bien sûr, mais aussi pour le théâtre, la dramaturgie, l’interprétation. Mais aussi pour tous ces petits trucs du métier : comment se présenter, comment postuler, comment exister sur scène. Ils bénéficient aussi de masters classes.
Cette saison, j’ai souhaité inviter cinq compagnies et ensembles à partager leur univers avec le public du festival : Les Variétés Lyrique, La Reine de Cœur, La Cappella Forensis, le duo Alexandre Prusse et Valentin de Francqueville et Le Champ des Miracles. La programmation réunit des spectacles déjà présentés sur les scènes françaises et des créations conçue spécialement pour cette 28ᵉ édition du Festival.
Cette année, Natalie Dessay vient avec son spectacle autour de Michel Legrand, et elle a gentiment proposé d’animer une table ronde avec les jeunes artistes. Le festival devient vraiment un lieu où on accompagne cette étape délicate. C’est une grande nouveauté : ils font désormais partie de la soirée d’opéra, ils en assurent la première partie avec L’Enfant et les sortilèges de Ravel. Cette année, les jeunes artistes sont au premier plan.
Quels sont les temps forts de cette édition ?
Jazmin Black Grollemund : Il n’y a que des temps forts ! (rires) Le « Venez chanter » est notre grand rendez-vous avec les habitants. Cette année, il ouvrira le festival, le 31 juillet, autour de West Side Story. Leonard Bernstein est aussi célèbre pour ses comédies musicales que pour ses œuvres lyriques. C’est une belle manière de montrer à quel point la voix lyrique est multiple.
Il y aura ensuite la grande soirée d’opéra. Les jeunes de l’Opéra Studio ouvriront, comme je viens de l’évoquer, la soirée avec L’Enfant et les sortilèges, avant notre production de Don Procopio, déjà présentée en tournée. Nous accueillerons également Natalie Dessay le 4 août, accompagnée du quartet de Pierre Boussaguet pour un programme consacré à Michel Legrand.
Nous proposerons aussi une création destinée au jeune public, une première pour le festival. J’ai deux maisons s’adresse aux enfants de 8 à 12 ans et raconte, en musique, le parcours d’une petite fille confrontée à la séparation de ses parents.
Je pense aussi aux concerts bébés, auxquels je tiens énormément et qui affichent déjà complet, aux rendez-vous de la chapelle consacrés à la mélodie, à Invitation au voyage, en duo violoncelle-accordéon, ainsi qu’à notre hommage à Mozart autour du Requiem et de plusieurs œuvres sacrées.
Qu’avez-vous envie de porter dans les années à venir ?

Jazmin Black Grollemund : La proximité entre les artistes et le public. Réduire vraiment la distance, et pas forcément physiquement, mais faire en sorte que le public se sente plus proche des artistes. Ouvrir des opportunités, démystifier le chant et l’art lyrique et le donner à voir autrement. Et enfin m’appuyer sur le patrimoine, sur Belle-Île, qui est un endroit tout simplement extraordinaire. Je veux que l’île elle-même devienne une scène.
Y a-t-il des lieux encore inexplorés où vous aimeriez amener le lyrique ?
Jazmin Black Grollemund : Oh oui. On va déjà donner des concerts au Bois du Génie. Mais dans chaque commune de l’île, il y a des endroits magnifiques. J’aimerais tellement un concert au Grand Phare — je l’ai déjà imaginé, à son pied, face à la côte. Ce serait magnifique. On a mille possibilités de profiter de Belle-Île pour faire de la musique partout.
Au fond, quelle est votre plus grande ambition pour Lyrique en mer ?
Jazmin Black Grollemund : Ce qui me tient le plus à cœur, c’est que les artistes invités l’été soient aussi ceux qui participent à nos projets pédagogiques tout au long de l’année. Les chanteurs qui montent sur la grande scène en août sont les mêmes que les collégiens ont rencontrés quelques mois plus tôt. Il y a quelque chose de très fort dans cette proximité.
C’est ainsi que l’on renouvelle le public. Dès qu’un jeune, ou quelqu’un qui n’aurait jamais imaginé écouter de l’opéra, glisse un air lyrique dans sa playlist et ose l’écouter, je me dis que nous avons déjà réussi quelque chose. Mon ambition est de faire venir les artistes bien au-delà du temps fort estival, afin que l’été devienne celui des retrouvailles.



