Comment l’art vivant est-il entré dans votre vie ?
Mohamed Issaoui : Je n’ai suivi aucune formation classique, ni en danse ni dans les arts de la scène. Je me suis construit en autodidacte, et la danse est arrivée assez tard. Elle est entrée dans ma vie par les danses traditionnelles tunisiennes, celles que pratiquaient autrefois les femmes dans les cafés chantants, ces lieux de fête populaire des faubourgs de Tunis. Cet univers m’était familier depuis l’enfance, car ma tante et sa fille étaient danseuses. J’ai retrouvé cette mémoire à dix-neuf ans en rencontrant une danseuse de cette génération, alors âgée de soixante ans. Nous sommes devenus très proches. Elle m’a, d’une certaine manière, adopté. Je faisais alors du théâtre.

En 2016, j’ai créé mon premier solo à partir de textes et de récits autobiographiques. J’y racontais l’histoire d’un jeune homosexuel venu de l’intérieur du pays vers la capitale, découvrant sa sexualité et la vie urbaine. J’y ai retrouvé les souvenirs de mon enfance, de ma tante et de cet univers de danse féminine. La danseuse que j’avais rencontrée m’avait transmis tout un langage, les pas, les chants, les percussions, que j’ai mobilisés sur le plateau.
Ensuite, j’ai poursuivi avec des formes de storytelling où je parlais de moi, de ma mère, de ma sexualité, de la transidentité. En 2019, un deuxième solo abordait ce sujet à travers un personnage fictif, une danseuse trans des cafés chantants des années 1990. Puis est venue cette pièce autour du VIH, que je présente cette année à Avignon.
Qu’est-ce qui déclenche chez vous l’envie d’écrire un spectacle, et qu’est-ce qui le nourrit ?
Mohamed Issaoui : L’écriture est venue avant la scène. J’ai d’abord eu un parcours littéraire, avec des textes publiés dans des journaux et des revues, en Tunisie comme au Liban. Dans cette démarche, j’ai toujours convoqué le chant et la danse. L’écriture est devenue pour moi un espace de l’intime, où je peux explorer des histoires personnelles, des pans de mon identité et de mon parcours.Il s’agissait d’inventer un dispositif qui m’appartienne. La scène est un cahier ouvert, un lieu d’expression, mais aussi une manière de politiser les choses et de leur donner une forme qui puisse être lue et reçue.
Au-delà de la danse traditionnelle, qu’est-ce qui nourrit votre travail ?
Mohamed Issaoui : L’écriture d’abord, dans un sens à la fois littéraire et sculptural. Je pars toujours d’un texte et, comme il s’agit de récits autobiographiques, celui-ci demeure profondément personnel. Il y a aussi le chant, ces airs de ma région qui appartiennent à un patrimoine oral et ancestral porté par les femmes.
Ce sont des chants codifiés, qui parlent d’amour, de violence, de mariage forcé ou de mort. Ils se transmettent de bouche à oreille et tendent aujourd’hui à disparaître. J’ai eu la chance de grandir dans un milieu où ils restaient très vivants. Le chant, la danse et les textes constituent le socle de mon travail.
Avec Ommi Sissi, vous abordez la séropositivité. Comment rendre ce sujet audible et visible sur un plateau ?

Mohamed Issaoui : Ce spectacle est avant tout une prise de parole pour continuer à parler du VIH. J’avais le sentiment que, depuis l’avènement des trithérapies, le sujet était considéré comme clos, comme si l’on n’en mourait plus et qu’il ne fallait donc plus l’évoquer. Or je parle d’un vécu personnel, et je savais qu’il restait des choses à dire. Le VIH, il faut continuer d’en parler.
Soigné en Tunisie, j’ai affronté beaucoup de violences psychologiques et sociales liées à ma séropositivité. Il était important pour moi de prendre la parole, mais à ma manière. Je ne voulais pas être dans la sensibilisation. J’ai préféré un détour par l’écriture, un traitement ni direct ni frontal, où l’histoire bascule vers la danse, vers l’anecdote et parfois vers l’humour.
Comment cela se traduit-il concrètement au plateau ?
Mohamed Issaoui : Cela passe d’abord par le matériau chorégraphique, un langage très organique et intériorisé, construit autour des pulsations et des torsions du bassin, traversé par la répétition. De cette répétition naît une forme de spiritualité, un mouvement qui semble ne jamais finir avant de se déployer vers le buste et de faire surgir d’autres éléments, le chant, la parole, le texte. Car il y a bien un texte dans la pièce, une forme de récit autobiographique.
Ommi Sissi tient aussi du témoignage, ce qui explique son dispositif. Un carré frontal où le public est installé au plus près, où je m’assois parfois sur les bancs, à côté des spectateurs, dans le noir total, pour livrer ce témoignage. La pièce s’ouvre d’ailleurs sur un texte qui retrace l’histoire du virus, depuis le temps où il n’était qu’un virus de chimpanzé jusqu’à aujourd’hui, en passant par la manière dont certains chorégraphes se sont emparés de cette histoire.
La voix compte-t-elle autant que le corps ?
Mohamed Issaoui : Elle lui est indissociable et tout aussi essentielle. Elle est présente dans les textes que je dis, dans la musique composée pour la pièce, mais aussi dans les chants, qui surgissent de manière soudaine, presque déroutante. Personne ne les attend et ils ne sont pas toujours compréhensibles, car ils se mêlent à des cris. La voix passe aussi par le souffle. Il y a un moment où je ne danse pas sur la musique, mais sur les voix que je produis moi-même en respirant, tout en dansant.
Vous avez déjà tourné la pièce. Comment le public la reçoit-il ?

Mohamed Issaoui : Elle a toujours été très bien accueillie et suscite beaucoup d’émotion. Mais ce qui me frappe, c’est le silence qu’elle provoque. D’habitude, qu’un spectacle plaise ou non, les spectateurs viennent échanger, féliciter ou formuler des remarques précises. Là, ils semblent saisis. Ils me sourient, hochent la tête, puis repartent sans rien dire.
À Genève, lors du festival Emergentia, nous avons joué devant cent cinquante personnes. Les applaudissements ont duré deux longues minutes et, juste après, plus personne ne parlait. J’y vois le signe que ce sujet demeure voué au silence. La pièce a déjà beaucoup circulé, de June Events à l’Atelier de Paris jusqu’au Musée archéologique de Pontecagnano, en passant par Genève et le Canal et le Camping du Centre national de la danse.
La scène est-elle pour vous le lieu de l’intime autant que du politique ?
Mohamed Issaoui : Absolument. Tout part de l’intime et y revient, mais entre les deux se joue une confrontation. Il y a la question qui est posée, la problématique qui est soulevée, puis la manière dont elle est traitée qui la rend politique. Cela le devient dès lors qu’elle est contextualisée, située depuis un vécu, par rapport à ce qui est structurel, social et politique.
Comment l’intime, le très personnel, parvient-il malgré tout à toucher de façon universelle ?
Mohamed Issaoui : L’intime possède cette puissance, cette capacité à toucher l’autre. Mais tout dépend du traitement. Une histoire devient politique dès lors qu’elle s’inscrit dans un contexte social, qu’elle dialogue avec ce qui l’entoure. Et elle atteint l’universel lorsqu’elle reste sincère, sans pathos, sans généralités ni stéréotypes.
Dans un climat d’autocensure, où certains sujets et certains corps s’effacent des plateaux, pourquoi un rendez-vous comme le Rainbow Day & Night compte-t-il, et que vous apporte-t-il ?

Mohamed Issaoui : Sa première vertu, c’est de créer des espaces pour des artistes qui portent des questions comme les nôtres, afin d’exister, d’être vus et entendus. Ces espaces se raréfient, en France comme ailleurs. Il nous offre cette visibilité, mais surtout un lieu qui nous concerne et nous comprend, sans nous stigmatiser ni nous récupérer. Ce n’est pas une initiative qui nous invite parce que nous sommes des artistes queer. C’est un espace pensé depuis ces réalités-là.
Sur quoi travaillez-vous aujourd’hui?
Mohamed Issaoui : Je prépare un nouveau solo, toujours accompagné d’un musicien au plateau. Ce sera une pièce dansée et chantée autour du pain traditionnel de Tunisie et de ma mère. Je retourne à son histoire et à la mienne, de l’enfance jusqu’à mes vingt ans, ces années passées auprès d’elle. Pendant plus de trente ans, elle a pétri , cuit et vendu le pain pour nourrir ses enfants. Je repars du regard de l’enfant qui, dès qu’il a ouvert les yeux, a vu sa mère travailler la pâte, préparer le feu et façonner le pain. La première sortie de résidence aura lieu le 4 juillet aux Laboratoires d’Aubervilliers.



