Des murs aux revêtements sombres et boisés cloisonnent l’espace à jardin et au lointain. Des tableaux parmi les plus célèbres de l’histoire y sont accrochés. Exposés là comme dans un musée trop petit, les portraits de Louis XIV, de Napoléon Bonaparte ou d’Innocent X n’ont pas vraiment la place de respirer. Et pour cause, la scénographie d’Antoine Franchet semble avoir amassé, dans une même pièce, les vestiges d’un monde qui n’a plus cours. Des cartons s’y empilent sur le sol aux motifs géométriques, des chaises et fauteuils croupissent, bâchés. La salle d’archives a des airs de mise au placard, un endroit où l’on entre plus facilement qu’on n’en sort.
Ici, quatre comparses en costard, l’air grave et des couronnes mortuaires dans les mains, font leur apparition. Face à eux, à cour, se devine un ailleurs qu’on ne verra jamais, séparé du plateau par de fines bandes de plastique derrière lesquelles luit une lumière d’une blancheur immaculée. Ci-gît sans doute le corps sans vie du cinquième larron. À moins qu’il n’ait en réalité jamais trépassé, comme tend à le confirmer la silhouette de Robert Angebaud qui finit par faire irruption. Plus âgé que les autres, certes, mais pas moins vivant. Voilà le rapport avec lequel Benoît Lambert ouvre sa pièce, qui se tisse précisément autour des certitudes vacillantes. Celles d’un monde qui hésite entre abandonner et essayer encore.
Héritiers d’un autre temps
Ce sont ces tentatives qui structurent La Mélancolie des paquebots, pensée à la manière d’un cabaret sans prétention et sans adresse. À huis clos, les cinq hommes se savent héritiers d’un autre temps, qu’ils convoquent en autarcie. Ici et là reviennent quelques résidus de théâtre ou de littérature, comme autant de spectres pas tout à fait disparus. Cette poésie agit peut-être comme le dernier fil qui les relie à leur contemporanéité, mais elle les confronte aussi à l’évidence. Leur humour, comme leur rapport au monde, est brisé. Une rupture qui, passé son constat un peu désolé, ne semble pas vraiment les atteindre.
Benoît Lambert ne prévoit pour ses cinq comédiens aucune rédemption. Il réserve au contraire à Robert Angebaud, Antoine Besson, Christophe Brault, Étienne Grebot et Emmanuel Vérité une situation sans issue. Tous finissent par manquer une occasion de s’extraire de leur nostalgie archaïque, se condamnant eux-mêmes à un immobilisme passif. Une certaine tendresse et quelques sourires finissent par poindre, au détour d’un numéro raté ou à l’évocation d’un souvenir plus ou moins lointain. Mais cette empathie tient davantage du regard respectueux que l’on porte à une page déjà tournée.
Envoyé spécial à Saint-Étienne
La Mélancolie des paquebots de Benoît Lambert
Création à La Comédie de Saint-Étienne
Du 6 au 16 octobre 2026
Durée 1h15
Tournée
24 novembre au 2 décembre 2026 au Théâtre Dijon Bourgogne — CDN
5 au 13 décembre 2026 au Théâtre de La Tempête — Paris
avec Robert Angebaud, Antoine Besson, Christophe Brault, Étienne Grebot, Emmanuel Vérité
texte et mise en scène de Benoît Lambert
assistanat à la mise en scène – Étienne Rabaud*
scénographie et création lumière – Antoine Franchet
costumes – Violaine L. Chartier
création son – Fabrice Drevet
régie générale – Philippe Lambert
construction décor et réalisation costumes – Ateliers de la Comédie de Saint-Étienne – CDN
*issu de L’École de la Comédie



