Robyn Orlin © Maïwenn Rebours

Robyn Orlin, l’urgence en mouvement 

À peine créée à La Filature de Mulhouse, ...alarm clocks... investit la Philharmonie de Paris du 4 au 7 mai 2026. Dans cette nouvelle pièce conçue avec la chanteuse Camille et les chanteurs sud-africains du Phuphuma Love Minus, la chorégraphe et metteuse en scène poursuit une œuvre où l'urgence du monde, la mémoire politique et la puissance des corps avancent ensemble, dans un désordre savamment orchestré.
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Quelques heures après la création à Mulhouse et alors que la pièce s’apprête à investir la Philharmonie de Paris, Robyn Orlin prend le temps d’échanger ses premières impressions et de revenir sur son incroyable parcours. La voix porte une légère fatigue, vite traversée par l’excitation de cette première représentation vécue dans un grand stress, dit-elle, avant de souffler, soulagée, « cela s’est très bien passé ». Sa silhouette gracile dégage une énergie vive, attentive à tout. Derrière de grandes lunettes, son regard accroche immédiatement. Il reste curieux, perçant, mais traversé d’une grande douceur. Ses cheveux courts et bouclés lui donnent une allure dynamique autant que juvénile, avec quelque chose d’espiègle.

Pour l’artiste sud-africaine, la délicatesse n’efface jamais l’intensité. Elle écoute comme elle regarde le monde, avec une attention profonde à ce qui se joue derrière les mots. L’engagement irrigue la conversation comme il traverse ses spectacles depuis plus de quarante ans. L’Afrique du Sud, l’apartheid, les corps empêchés, les héritages coloniaux, les violences sociales, les manières de vivre ensemble traversent naturellement sa parole. Elle observe avant tout les êtres. Leurs résistances, leurs contradictions, leurs manières de tenir debout

Une enfance au milieu des corps mouvants

Sa danse ne relève ni de la vocation fulgurante ni du récit romantique. Elle est là depuis l’enfance. Presque organique. « J’étais ce qu’on appelle dans le monde de la danse un bébé de studio, raconte-t-elle en souriant. » Sa mère, danseuse d’origine polonaise, l’emmenait partout avec elle dans les studios. Née en 1955 à Johannesburg dans une famille juive d’Europe de l’Est ayant fui les menaces antisémites avant la Seconde Guerre mondiale, la future chorégraphe grandit dans un pays fracturé où tout, y compris les individus, est organisé par la séparation.

Mais ses premiers chocs esthétiques ne viennent pas du ballet. Ils surgissent ailleurs, au contact des danses traditionnelles des mineurs sud-africains qu’elle allait voir un dimanche sur deux avec sa mère, des rickshaws du KwaZulu-Natal qui la fascinaient enfant, ou encore de cette coexistence de cultures que le régime tentait précisément de cloisonner. « C’était une expérience incroyable, à la fois festive, culturelle et profondément enrichissante, se souvient-elle. »

Un apprentissage globe-trotter

Très tôt, l’artiste refuse les frontières esthétiques. Les danses traditionnelles sud-africaines côtoient dans son travail le vocabulaire de Merce Cunningham, tandis que le hip-hop dialogue avec la grammaire de Martha Graham. Cette circulation permanente entre les formes façonne son langage scénique. Sur ses plateaux, les disciplines se mélangent, la vidéo répond au chant, les objets envahissent l’espace et les interprètes passent sans cesse du théâtre à la danse ou à la performance.

Avant cela pourtant, elle tente une autre voie. À l’université, elle étudie la sociologie et la psychologie sans véritable conviction. « Je n’y trouvais aucun plaisir. J’avais envie d’autre chose. » Elle rêve aussi d’architecture, mais ses parents la dissuadent. « Ils disaient que je n’y arriverais jamais parce que j’étais trop mauvaise en maths, lâche-t-elle en riant. » Alors elle bifurque. À 19 ans, une bourse lui ouvre les portes de la London School of Contemporary Dance.

Apprendre sans imposer

À Londres, Robyn Orlin découvre une autre manière de penser les corps. Elle travaille avec Robert Cohan et se forme aux techniques de Graham, de Cunningham ou encore d’Erick Hawkins. D’autres rencontres déterminantes jalonnent ensuite son parcours. Elle découvre le théâtre dansé de Pina Bausch, qui provoque en elle un véritable choc artistique. Plus tard, elle rejoint l’Art Institute of Chicago, où elle étudie la performance, la vidéo, le cinéma et les arts du temps. « Chaque expérience était une rencontre et l’est toujours d’ailleurs, résume-t-elle. »

De ces années d’apprentissage, elle retient surtout une manière de regarder les interprètes. Très vite, la jeune chorégraphe refuse d’imposer un mouvement préfabriqué. « Je n’aimais pas dire aux gens comment ils devaient bouger, explique-t-elle. » La création naît de la rencontre avec les corps des autres, de leurs histoires, de leurs gestes. « Je ne veux pas coloniser leurs corps », affirme-t-elle avec gravité.

...How in salts desert is it possible to blossom... de Robyn Orlin, Garage Dance Ensemble et uKhoiKhoi © Pierre Gondard
…How in salts desert is it possible to blossom… de Robyn Orlin, Garage Dance Ensemble et uKhoiKhoi © Pierre Gondard

Son histoire sud-africaine traverse profondément cette manière de travailler. Blanche dans un pays construit sur la ségrégation raciale, elle apprend très tôt à interroger sa propre place dans le monde. Alors, plutôt que d’imposer un vocabulaire, une manière de penser, de bouger, elle préfère écouter les interprètes et partir de la manière dont eux-mêmes habitent le mouvement.

C’est peut-être de là que naît la singularité de ses spectacles. Un théâtre chorégraphique traversé par le chaos. Par le rire aussi. Les vidéos, les adresses au public, les collisions permanentes entre les formes. Et toujours cette manière de débusquer les systèmes de domination là où on ne les attend plus. Ses pièces parlent du sida, des violences politiques, des fractures sociales, mais toujours avec une inventivité plastique foisonnante.

Au tournant des années 2000, Daddy, I have seen this piece six times before and I still don’t know why they’re hurting each other impose définitivement sa signature sur la scène internationale. La pièce détourne autant les codes du ballet classique que les illusions de la « Nation arc-en-ciel » post-apartheid. L’Europe découvre alors une artiste inclassable, capable de faire surgir le burlesque au cœur des tragédies.

Le monde comme matériau

Quand on lui demande ce qui nourrit son travail, Robyn Orlin répond sans hiérarchie. « Tout » : les films, les livres, les sons, les artistes rencontrés, les conversations, l’actualité, les désordres du monde. Chez elle, rien n’entre dans des cases disciplinaires. Une pièce ne se construit jamais seulement avec des pas de danse pour un groupe de danseurs. 

… alarm clocks are replaced by floods and we awake with our unwashed eyes in our hands… a piece about water without water de Robyn Orlin © La Filature

Son œuvre entière semble construite contre des frontières trop nettes. Danse, théâtre, installation, chant, performance, cinéma, tout circule. En France, devenue l’un de ses principaux territoires de création à partir des années 2000, elle réalise aussi bien un film pour Arte qu’un opéra à l’Opéra Garnier, des solos pour des performeurs venus d’horizons très différents ou encore une mise en scène des Bonnes de Jean Genet.

Lorsqu’elle évoque l’écriture, Robyn Orlin se méfie de toute posture savante. « Je ne suis pas du tout écrivaine. Je suis complètement dyslexique, dit-elle avant d’ajouter qu’elle écrit à partir du cœur et avec humour. » Son rire n’a rien d’ornemental. Il déplace les regards, crée du trouble, ouvre des failles dans les récits dominants. Ses spectacles avancent souvent sur cette ligne instable où l’humour révèle soudain la violence des situations.

Une pièce sur l’eau sans eau

Avec …alarm clocks…, tout juste créé le 29 avril à La Filature de Mulhouse avant de rejoindre ces jours-ci la Philharmonie de Paris, Robyn Orlin retrouve Camille et les chanteurs sud-africains du Phuphuma Love Minus autour d’une préoccupation qui traverse son œuvre depuis longtemps : l’eau. Mais cette fois, l’urgence écologique lui donne une résonance plus frontale. « J’ai vraiment envie de parler de l’urgence autour de l’eau et de la crise écologique majeure que nous traversons, explique la chorégraphe. » Le long titre du spectacle, une de ses marques de fabrique, sonne alors comme une sirène discrète, une manière de maintenir le monde en état d’alerte.

Sur le plateau, les tissus débordent, envahissent l’espace, fabriquent un paysage mouvant dans lequel Camille apparaît comme portée par des courants invisibles. Les chansons circulent d’une rive à l’autre du spectacle, d’À la claire fontaine à des compositions plus accidentées, plus libres aussi. À ses côtés, les voix du Phuphuma Love Minus déploient les harmonies souples de l’isicathamiya, cette tradition sud-africaine où le chant engage le corps entier. 

Ici, personne ne reste immobile. Les voix glissent, les silhouettes ondulent, les déplacements semblent flotter dans une matière presque liquide. Robyn Orlin parle de cette rencontre avec une joie intacte. Ce qui la touche autant dans le travail de Camille que dans celui des chanteurs sud-africains tient moins à la virtuosité qu’à leur manière d’habiter la scène. « Ils ne chantent pas seulement avec leurs voix, leurs corps entiers chantent. »

Une œuvre évolutive
… alarm clocks are replaced by floods and we awake with our unwashed eyes in our hands… a piece about water without water de Robyn Orlin © La Filature

Le spectacle porte aussi les traces très concrètes du réel. À l’origine, le projet devait réunir Camille et Phuphuma Love Minus dès 2021 pour l’ouverture des Nuits de Fourvière. La pandémie en a décidé autrement. Les artistes sud-africains ne peuvent voyager. Robyn Orlin poursuit alors l’aventure avec Camille seule, avant de retrouver aujourd’hui la forme initialement imaginée. « J’ai trouvé un endroit où on pouvait tous se rencontrer à l’intérieur de la structure du spectacle. »

Pour Robyn Orlin, une création n’existe jamais comme une forme définitivement arrêtée. Les spectacles absorbent les secousses du monde, se déplacent, se réinventent à partir des empêchements. La vidéo, une nouvelle fois, intervient moins comme décor que comme trouble du regard. « Donner au public une autre manière de regarder ce qu’il voit, depuis un autre angle. » Toute sa démarche semble tenir dans ce léger déplacement. Regarder autrement. Décentrer les habitudes de perception. Faire vaciller les évidences.

Transmettre le feu

À 71 ans, Robyn Orlin continue de créer avec une curiosité presque intacte. Elle parle de ses projets en cours avec l’excitation d’une jeune artiste. Parmi eux, une plongée dans ses archives artistiques, conçue autour d’une simple boîte en carton. Une pièce qu’elle avait créée à quarante ans et qu’elle transmet désormais à de jeunes performeurs. « La même boîte, les mêmes accessoires, la même idée autour du déracinement et de la notion de foyer », explique-t-elle.

In a Corner the Sky Surrenders – Act 1 de Robyn Orlin avec Volmir Cordeiro © Jérôme Séron

Chaque interprète réagit différemment à cet objet pauvre devenu matrice de mémoire. Après Nadia Beugré et Marta Izquierdo Munoz, Volmir Cordeiro s’emparait à son tour l’an passé, à la Ménagerie de Verre, de cette archive vivante. Avec In a Corner the Sky Surrenders – Act 1, l’artiste brésilien transformait ainsi les fragilités en puissances de jeu.

Sous le titre In a Corner the Sky Surrenders – unplugging archival journeys… #4 (for Habib ❣️), Robyn Orlin poursuivra cette transmission en mars 2027 avec Habib Ben Tanfous, dans le cadre du Festival LEGS de Charleroi danse avant d’investir le Centquatre-Paris. La chorégraphe y transmet moins un répertoire qu’une manière d’habiter le plateau et de résister.

La transmission circule chez la chorégraphe comme un feu qui passe d’un corps à l’autre. Peut-être est-ce cela qui frappe le plus lorsqu’on la rencontre. Cette façon d’être à la fois d’une immense douceur et d’une vigilance constante. Rien de figé en elle. Rien de confortable non plus. Elle observe le monde comme on écoute une rumeur inquiète.

Depuis Johannesburg jusqu’aux scènes européennes, Robyn Orlin n’a jamais cessé de chercher comment faire parler les corps sans les enfermer pour transformer la scène en espace de frottement, de mémoire et de désordre vivant. Et peut-être surtout comment rester éveillés.


… alarm clocks are replaced by floods and we awake with our unwashed eyes in our hands… a piece about water without water de Robyn Orlin
spectacle (re)créé le 29 avril 2026 à La Filature -Scène nationale de Muhlouse
durée 1h15

Tournée
4 au 7 mai 2026 à la Philharmonie de Paris
13 mai 2026 à la Scène nationale du Sud-Aquitain

Conception, mise en scène, costumes, décor de Robyn Orlin
Canse et chant – Camille 
avec Phuphuma Love Minus – Mlungiseleni Majozi, Saziso Mvelase, Lucky Khumalo, Mqapheleni Ngidi, Jabulani Mcunu, Amos Bhengu, Siphesihle Ngidi, Mbongeleni Ngidi, Mbuyiseleni Myeza, S’Yabonga Majozi
Cheffe de chœur – Marie Sigal
Costumes et décor de Birgit Neppl
Régie générale – Jean-Marc L’Hostis 
Conception lumière de Vito Walter
Vidéo d’Eric Perroys
Son de Zak Cammoun

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