Ayelen Parolin © Anne-Sophie Gillet

Ayelen Parolin, la joie comme insurrection

À l'occasion de la création d'Irresistible Revolution au Théâtre National Wallonie-Bruxelles et de la tournée européenne qui suit, la chorégraphe argentine installée à Bruxelles depuis plus de vingt ans revient sur son parcours et sa manière de fabriquer la danse. Une œuvre inclassable où le collectif, le trouble et la fête deviennent des espaces de résistance.
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Dans le foyer du Théâtre National Wallonie-Bruxelles, le public s’attarde encore après ce shoot d’énergie qu’est Irresistible Revolution. Certains spectateurs discutent avec les danseurs, reviennent sur la puissance physique de la pièce, sur cette sensation de débordement permanent qui traverse le plateau. Installée à une table, Ayelen Parolin savoure l’atmosphère de ces premières représentations avant une longue tournée européenne.

Très vite, la conversation s’installe. Une forme de complicité apparaît. Le ton est posé, curieux, vif. Un léger accent trahit ses origines argentines, même si Bruxelles est devenue son port d’attache depuis plus de vingt ans. Derrière de larges lunettes, le regard noir pétille sans cesse. Les cheveux bruns, traversés de quelques fils gris, accompagnent une allure simple, un look casual. Quelque chose mêle chez elle la douceur attentive et l’exigence permanente. Elle observe beaucoup, écoute longuement, reste poreuse aux autres comme aux secousses du monde.

Sur scène, cette énergie traverse chacune de ses créations. Les corps passent sans cesse d’un registre à l’autre, du grotesque à une précision chorégraphique vertigineuse. Le rire surgit au milieu d’une écriture extrêmement construite. Dans sa nouvelle création, douze danseurs envahissent le plateau comme une foule en mouvement continu. Le carnaval croise la manifestation, la rave rejoint le rituel collectif, tandis que les styles et les gestes se contaminent les uns les autres. 

Une enfance face au miroir

La danse entre dans sa vie très tôt. À Buenos Aires, la petite fille passe des heures devant un miroir. « Je n’étais pas très sociable, raconte-t-elle en souriant. » Sa mère décide alors de l’inscrire à des cours de danse classique pour l’ouvrir au collectif. Quitter cet univers intime qu’elle s’était construit seule pour rejoindre la discipline du studio ne lui procure d’abord aucun plaisir. Pourtant, quelque chose bascule lors d’un spectacle de fin d’année. Plus encore que la danse, c’est le théâtre qui la bouleverse. La scène devient aussitôt un lieu de fascination. « Le théâtre a toujours été un endroit magique où tout est possible », se souvient-elle. Regarder les corps se transformer autant qu’y prendre place elle-même réveille alors un désir profond

Cette sensation ne la quittera plus. Après le conservatoire, elle rejoint l’une des rares écoles de danse contemporaine du pays. À cette époque, les perspectives restent limitées en Argentine. Les compagnies internationales circulent peu jusqu’à Buenos Aires. L’accès aux œuvres étrangères demeure rare. « C’était avant Internet. L’information ne circulait pas comme aujourdhui, rappelle-t-elle. »

Puis un festival international ouvre une brèche. Elle y découvre des compagnies européennes, des spectacles de danse mais aussi de théâtre. Une autre manière de penser la scène apparaît. Très vite, l’idée du départ s’impose. Ses professeurs lui répètent qu’il faut voyager, voir des spectacles, prendre des cours ailleurs. Elle décide alors de partir. « Mon rêve, c’était de danser dans une compagnie en Europe et d’avoir une vraie expérience professionnelle, dit-elle. »

Au début des années 2000, elle quitte Buenos Aires pour New York avant de rejoindre l’Europe. À son arrivée, elle découvre un milieu dont elle ne maîtrise absolument pas les codes. Pendant les auditions, elle voit des danseurs se déshabiller en plein studio, assiste à des performances qui lui semblent d’abord énigmatiques. « Tout me semblait étrange, mais jamais absurde. Au contraire, cela m’a donné envie de comprendre », raconte-t-elle. Cette curiosité irrigue encore aujourd’hui son travail : observer plutôt que juger, accepter les contradictions, déplacer les cadres.

Son arrivée en Europe agit comme « une nouvelle naissance ». En Argentine, les écoles valorisaient surtout un idéal auquel il fallait ressembler. Ici, elle découvre au contraire que la singularité peut devenir une force. Une révélation décisive qui transforme profondément son rapport à la danse autant que sa propre identité artistique.

Construire, détruire, recommencer

Après un passage par le dispositif Exerce à Montpellier, alors dirigé par Mathilde Monnier, elle tente de trouver sa place en Europe. Pendant près de trois ans, les auditions s’enchaînent sans résultat. Jusqu’à une rencontre décisive avec La Ribot. « Fais un solo, tu vas voir, ça va se débloquer », lui lance la chorégraphe.

La phrase agit comme un révélateur. Ayelen Parolin crée alors 25.06.76, solo autobiographique qui porte sa date de naissance comme titre. À ce moment-là, devenir chorégraphe ne relève pas encore d’une évidence. La pièce naît presque comme une tentative de sortir de l’impasse, de trouver enfin un espace où exister artistiquement. Très vite, tout s’accélère. Le spectacle tourne à Paris, Madrid, en Norvège. « Cela a ouvert toutes les portes, résume-t-elle aujourd’hui. »

Longtemps pourtant, elle considère encore la chorégraphie comme secondaire. Son désir premier reste celui d’être interprète, de danser pour les autres. Travailler avec Mathilde Monnier, Mauro Paccagnella, Alexandra Bachzetsis ou Jean-François Peyret nourrit profondément son regard. Peu à peu pourtant, les priorités s’inversent. « J’avais eu ma dose d’être interprète, l’envie de créer par moi-même devenait de plus en plus forte », dit-elle simplement.

Depuis, ses créations composent une œuvre impossible à enfermer dans une seule esthétique. De Hérétiques à Nativos, de WEG à Malòn, jusqu’à Zonder ou Simple qui se rend à peine, chaque pièce semble dialoguer avec la précédente, parfois dans la continuité, parfois dans l’opposition. « Souvent, j’ai envie de faire le contraire du spectacle d’avant », explique-t-elle.

Le point de départ surgit d’abord de manière intuitive. Puis viennent les lectures, les recherches, les rencontres qui nourrissent progressivement le travail. Pour Irresistible Revolution, elle raconte avoir lu une dizaine d’ouvrages autour des notions de plaisir, de fête collective ou de résistance joyeuse. Mais les sources peuvent surgir d’endroits inattendus. Un économiste entendu à la radio l’amène par exemple à réfléchir à la question des contraintes dans le système capitaliste et à leur possible résonance avec l’écriture chorégraphique. Plus loin, elle travaille avec un physicien autour des structures complexes et du chaos. « Parfois, ce sont des choses directement liées à la danse. D’autres fois, pas du tout, mais je peux utiliser le même procédé dans une chorégraphie », raconte-t-elle.

Le studio, justement, fonctionne comme un laboratoire. L’improvisation y tient une place centrale. Les danseurs, les compositeurs et les interprètes travaillent ensemble dès les premiers jours. « Tout en même temps3», résume-t-elle. Ce qui l’intéresse, ce sont les zones poreuses, les endroits où les identités se brouillent et où les styles se contaminent. Dans Irresistible Revolution, un danseur classique peut soudain devenir figure carnavalesque avant de replonger dans une écriture d’une virtuosité sidérante. Elle aime autant « l’académicité » que les gestes des corps amateurs dans une fête. « Pourquoi je dois m’amuser dans une fête et pas dans mon travail ? », demande-t-elle.

Une politique du collectif

Dans ses spectacles, rien n’est laissé au hasard, même lorsque tout semble au bord du débordement. Le travail avance par couches successives, entre construction et destruction. Quelque chose subsiste toujours de l’état précédent : des traces, des ruines, des fragments qui continuent d’habiter le mouvement. « Mon travail est fait comme ça : construire, déconstruire, secouer », explique-t-elle. Cette fabrication très artisanale produit une écriture mouvante, impossible à figer, où plusieurs actions coexistent en permanence sur le plateau.

À l’origine de sa nouvelle création, il y a d’abord la découverte du livre Pleasure Activism: The Politics of Feeling Good d’Adrienne Maree Brown. Une lecture qui agit comme un choc. « Quand j’ai réalisé que le plaisir pouvait avoir une dimension politique, ça a ouvert quelque chose », raconte-t-elle. D’autres ouvrages suivent, autour de la militance joyeuse, du carnaval ou des formes de rassemblement collectif. Un livre en particulier agit comme un déclencheur : Dance in the Streets: Histories of Collective Joy de Barbara Ehrenreich. Elle y découvre comment la danse a longtemps été considérée comme dangereuse dans l’espace public, comment certaines formes collectives ont été interdites ou marginalisées au fil de l’histoire. « Je commence à me rendre compte de l’aspect puissant de la danse », dit-elle.

Peu à peu, la pièce se construit autour de cette idée : le carnaval, la fête ou même la manifestation partagent une même énergie collective, une même tentative de faire corps ensemble. « Une manifestation, c’est aussi une fête, une utopie », affirme-t-elle.

Sur scène, cette pensée traverse directement les interprètes. Aucun centre ne domine réellement. Les individualités circulent, se contaminent, se transforment les unes les autres. Samba, danse de salon, rave, gestes quotidiens ou écriture contemporaine se mêlent dans un même flux. « Avec les interprètes, nous avons essayé d’échapper à la normalité, d’être à l’unisson, d’être poly, multiples autant que pluriels, résume-t-elle. » Une manière de faire éclater les cadres autant que les hiérarchies habituelles du plateau. Chez Ayelen Parolin, aucun corps ne prend véritablement le dessus sur un autre, aucun geste n’est assigné à une seule fonction. Les individualités circulent, se contaminent, se transforment en permanence. La virtuosité y côtoie le désordre, le grotesque dialogue avec une précision chorégraphique extrême, tandis que les styles se mêlent jusqu’à brouiller les frontières. De cette circulation naît une écriture capable de tenir ensemble la rigueur, l’humour et une pensée profondément politique.

Lorsqu’elle revient sur la création du spectacle, ce ne sont d’ailleurs ni la virtuosité ni la performance technique qu’elle met en avant, mais l’expérience humaine traversée pendant les répétitions. Pendant neuf semaines, danseurs, compositeurs et interprètes travaillent ensemble pour construire un langage commun. « Il y avait beaucoup de solidarité, de générosité, d’engagement et de respect de l’autre, raconte-t-elle. »

Dans cette manière de fabriquer collectivement, la danse devient autant un espace de partage qu’un lieu de résistance.

Envoyé spécial à Bruxelles

Irresistible Revolution de Ayelen Parolin
Création du 14 au 18 avril 2026 au Théâtre National Wallonies-Bruxelles
durée 55 min 

Tournée
28 mai 2026 au  Théâtre De Suresnes Jean Vilar, Suresnes – France
27 juillet 2026 au One Dance Festival – Plovdiv – Belgique
29 juillet 2026 au Bolzano Danza – Bolzano – Italie
01 août 2026 à l’Opera Estate – Bassano Del Grappa – Italie
5 au 8 août 2026 au  Kampnagel SommerFestival – Hamburg – Allemagne
3 octobre 2026 au Theater Freiburg – Freiburg – Allemagne
11 et 12 décembre à Charleroi Danse – Charleroi – Belgique
16 décembre 2026 à  Sur Mars – Mons – Belgique
18 au 19 décembre 2026 au  Théâtre De Namur – Namur – Belgique
12 et 13 janvier 2027 à  La Coursive Scène Nationale – La Rochelle – France
21 janvier 2027 à la  Halle Aux Grains Scène Nationale De Blois – Blois – France
02 au 5 février 2027 au  Théâtre Jean Vilar – Louvain La Neuve – Belgique
19 au 20 février au  Théâtre de Liège – Liège – BE
17 Avril 2027 au  Central La Louvière – La Louvière – BE

Chorégraphie de Ayelen Parolin
Créé et interprété par Ido Batash, Sebastian Biong, Jim Buskens, Jeanne Colin, Thibaut Eiferman, Mila Endeweld, Naomi Gibson, Daan Jaartsveld, Lukah Katangila, Kit King, Annabel Reid, Elisa Rouchon
Collaboration artistiquede German Jauregui
Création musicale de Benoist Esté Bouvot
Création costumesde Marie-Hélène Balau
Création lumières d’Emily Brassier
Dramaturgie d’Olivier Hespel
Régie lumière d’ Emily Brassier ou Gaspar Schelck
Régie sonore de Benoît Pelé ou Chamsedine Madec

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