Brice Bertoud © Fabrice Robin

Brice Berthoud : « George Sand parlait déjà du déséquilibre du monde »

À quelques heures de la première de George sans s au CDN de Normandie-Rouen, le codirecteur du lieu et de la compagnie Les Anges au plafond revient sur cette création inspirée par la pensée de George Sand. Entre écologie, engagement politique, théâtre visuel et langue des signes, le spectacle fait dialoguer une figure du XIXe siècle avec les urgences d'aujourd'hui.
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Comment est né ce projet ?

Brice Berthoud : Au départ, il y a près de cinq ans, le projet était très différent. Avec Camille Trouvé et Jonas Coutancier, nous voulions mettre en regard les écrits sur la nature de George Sand et ceux de Tolstoï, dans le cadre d’un partenariat franco-russe. Puis l’Histoire nous a rattrapés et le spectacle s’est arrêté. Mais nous avons gardé dans un coin de nos têtes la personnalité hors du commun de George Sand. Ses romans, ses engagements politiques, son rôle auprès de Ledru-Rollin, sa place dans la République continuaient de nous habiter.

Ce que j’ai découvert ensuite relève davantage de sa pensée écologique, en particulier à travers La Défense de Fontainebleau. Ce texte fondateur, cosigné avec des artistes de l’école de Barbizon il y a plus de cent cinquante ans, décrit déjà avec une précision vertigineuse ce que nous vivons aujourd’hui. George Sand y parle de l’exploitation des ressources jusqu’à l’épuisement, de l’Europe qui va chercher son bois ailleurs, du déséquilibre provoqué par l’activité humaine. Elle écrit qu’on ne perçoit pas encore ce qui va advenir, mais que d’ici un siècle, la nature ne pourra plus produire autant que ce que l’homme lui demande. Ce siècle, c’est le nôtre.

Ce texte est devenu le point de départ du spectacle. Il rejoint aussi des questions que nous traversons depuis longtemps dans la compagnie autour du vivant, du temps long et de la manière dont nous habitons le monde.

Comment raconter au plateau une vie aussi foisonnante ?
Les Anges au plafond – Jonas Coutancier, Camille Trouvé et Brice Berthoud) © Fabrice Robin

Brice Berthoud : Par des ellipses, et surtout en trouvant une ossature dramaturgique. En relisant sa vie, nous nous sommes rendu compte que George Sand avait traversé trois révolutions. Lors de la première, elle se demande quel peut être le rôle de l’artiste face à l’horreur du monde. Ce sont des questions que nous continuons à nous poser aujourd’hui. Sa réponse, c’est l’écriture. Elle devient autrice.

Pendant la deuxième révolution, elle s’engage en politique. Secrétaire de Ledru-Rollin, elle écrit des articles, participe aux débats autour de la Constitution et défend la place des femmes dans la société. Puis vient la Commune. Là, elle considère que ce n’est plus à elle de mener ce combat et se tourne davantage vers la défense du vivant.

À partir de là, nous avons choisi de mettre cette femme d’il y a cent cinquante ans en regard avec des femmes d’aujourd’hui. Ce sont quatre comédiennes qui portent tour à tour sa pensée, ses textes, sa littérature. Ce grand écart entre son époque et la nôtre est devenu le cœur du spectacle.

Le choix de partager George Sand entre plusieurs interprètes donne au spectacle une dimension très chorale…

Brice Berthoud : Chaque présence a une fonction très précise. Camille Trouvé porte la marionnette de George Sand. C’est une marionnettiste hallucinante. Christelle Ferreira, en alternance avec Hawa Diakité, incarne plusieurs figures, dont Casimir Dudevant, le mari de George Sand. Gaëlle Grassin, en alternance avec Marie Jolet, manipule les vélums qui composent l’unique décor du spectacle. Dès le début, ils deviennent une marionnette à part entière.

Et puis il y a Ángela Ibáñez Castaño, comédienne sourde, présente dès les premiers jours des répétitions. C’était essentiel pour nous qu’elle ne soit jamais dans une position de traduction. Elle fait pleinement partie de cette George Sand fragmentée. Elle travaille avec le Visual Vernacular, une forme poétique et scénique issue de la langue des signes.

Le spectacle s’ouvre d’ailleurs sur huit minutes sans un mot prononcé, uniquement en langue des signes et en Visual Vernacular. Au début, le spectateur peut se sentir perdu, puis il comprend tout. C’est une expérience très forte. On voulait rappeler que ce n’est pas la langue qui empêche les êtres de se comprendre. Les obstacles sont ailleurs, ils sont politiques, culturels, sociaux.

Votre travail est souvent associé au théâtre de marionnette et d’objets. Comment cet univers s’inscrit-il dans cette création ?
Photo de répétition © Fabrice Robin

Brice Berthoud : C’est sans doute notre spectacle le plus doux et le plus épuré. Nous voulions rendre hommage à cette douceur que portait George Sand et qu’elle considérait comme une force. Aujourd’hui seulement, on commence à comprendre que la douceur peut être une puissance.

La scénographie repose uniquement sur trois vélums. Chez nous, la scénographie est toujours une marionnette en soi. Manipulés en direct, ces tissus deviennent tour à tour le ciel de Paris, les barricades, la maison de Nohant ou encore des champs de blé. Ils racontent autant que les interprètes.

La marionnette est aussi un hommage à Maurice Sand, le fils de George Sand, qui était lui-même un immense marionnettiste. George Sand a d’ailleurs écrit un texte magnifique sur cet art. Elle y affirme qu’il n’existe pas deux arts dramatiques, celui de la marionnette et celui du théâtre, mais un seul et même art. L’un représente les choses en grand, l’autre en petit. Dans les deux, on retrouve la même humanité et la même force. Cette phrase, Camille et moi, nous la portons depuis trente ans.

La maison de Nohant semble avoir joué un rôle central dans la création…

Brice Berthoud : Grâce au partenariat avec la Maison de Nohant, nous avons pu accéder aux archives et à la bibliothèque. Nous y sommes allés très régulièrement, et c’est là que nous avons retrouvé le texte intégral de La Défense de Fontainebleau.

Ce lieu raconte aussi quelque chose d’essentiel sur George Sand. Elle faisait venir des artistes à Nohant pour travailler, écrire, composer loin de l’agitation parisienne. Chopin, Delacroix, Liszt… tous passaient par là. D’une certaine manière, elle avait déjà inventé l’idée de résidence artistique et de décentralisation. Ce rapport au retrait, au temps long et au travail collectif nous a beaucoup nourris.

La musique joue-t-elle, comme souvent dans vos spectacles, un rôle important ?
photo de répétition © Sylours – La Passerelle – Scène nationnale de Gap et des Alples du Sud

Brice Berthoud : Pour cette création, nous avons modifié notre rapport à la musique. C’est la première fois que nous travaillons sans musicien au plateau, et paradoxalement cela a créé beaucoup d’espace, beaucoup d’air. La bande sonore a été composée par UssaR et Arthur Simonini. Avec le premier, nous avions déjà collaboré sur L’Oiseau de Prométhée, notre création précédente. Quant au second, j’avais beaucoup aimé son travail sur Portrait de la jeune fille en feu, le film réalisé par Céline Sciamma. Ensemble, nous avons ciselé cette matière sonore avec beaucoup de précision afin qu’elle accompagne l’épure générale du spectacle. Par moments, on est presque dans un théâtre d’ombres, avec un plateau simplement habité par ces trois vélums. Cette absence de musique en direct a finalement donné au spectacle exactement le souffle dont il avait besoin.

Le spectacle annonce une belle tournée…

Brice Berthoud : Il y a eu un très bel engouement autour du projet. Beaucoup de directeurs et directrices de théâtre se sont mobilisés, notamment des partenaires berrichons à Bourges, Nohant ou Châteauroux, qui se sont vraiment réunis pour nous porter.

La saison prochaine sera très riche. Il y aura notamment une étape particulière à Aubusson, au moment de la tombée de métier d’une tapisserie réalisée à partir d’un carton de Françoise Pétrovitch. Nous jouerons à la Scène nationale les jours mêmes. Ce devrait être un moment singulier. Avant tout cela, j’ai surtout envie que le spectacle rencontre enfin son public.


George sans S des Anges au plafond en complicité avec Estelle Savasta
Espace Marc Sangnier – CDN de Normandie-Rouen
du 19 au 23 mai 2026
durée 1h30

Tournée
7 au 9 juin 2026 à la Scène nationale d’Aubusson – Théâtre Jean Lurçat (23)

conception de Camille Trouvé, Brice Berthoud & Jonas Coutancier
Avec Camille Trouvé, Ángela Ibáñez Castaño, Christelle Ferreira en alternance avec Hawa Diakité, Gaëlle Grassin en alternance avec Marie Jolet
Dramaturgie de Saskia Berthod 
Scénographie de Brice Berthoud et Julien Michenaud 
Musique d’Arthur Simonini et UssaR 
Bruitages de Xavier Drouault 
Marionnettes – Amélie Madeline & Séverine Thiébault en complicité avec Camille Trouvé, Jonas Coutancier & Brice Berthoud 
Mécanismes de scène – Magali Rousseau 
Costumes de Séverine Thiébault 
Création et régie lumière de Louis De Pasquale 
Création et régie son de Tania Volke 
Vidéo de Jonas Coutancier en complicité avec Amélie Madeline 
Coordination technique – Julien Michenaud 
Construction décors – Les ateliers de la Maison de la culture, Scène nationale de Bourges 
Interprète Langue des Signes Française et coordinatrice – Périne Paniccia 
Conseil marionnettes à gaine – Yeung Faï 
Conseil corps en mouvement – Noémie Ettlin et Louise Nappez 
Conseil littéraire – Vinciane Esslinger 

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