Votre pièce Des nuits pour voir le jOur est très autobiographique et très intime. Est-ce un fil rouge de votre parcours ?
Katell Le Brenn : Dès mes premières créations, je m’intéressais déjà à des sujets liés aux peurs, à l’adolescence, à des zones sensibles. Ce qui m’intéresse profondément, ce sont les failles, les contradictions, tout ce qui compose notre humanité. Le corps est un outil très puissant pour raconter cela, parce qu’il porte en lui une histoire, des transformations, des tensions. Avec le temps, je suis peut-être allée plus loin dans cette mise à nu, mais l’élan était déjà présent dès le départ.
Vous qualifiez cette pièce d’auto-corps-trait et vous revenez sur vos nombreuses blessures. Comment avez-vous fait face ?

Katell Le Brenn : Sur le moment, une blessure est toujours un moment difficile, un arrêt, une frustration. Mais avec le recul, j’ai compris qu’elles faisaient pleinement partie de mon parcours. Je ne serais pas la même artiste ni la même personne si je ne les avais pas traversées. Elles m’ont obligée à m’adapter, à prendre des chemins que je n’aurais pas empruntés. Cela m’a conduit à penser la blessure autrement : non pas seulement comme une perte, mais comme une possibilité de transformation. À partir du moment où l’on dépasse la position de victime et que l’on se demande plutôt » comment faire avec « , alors d’autres possibles s’ouvrent.
Comment abordez-vous la question de l’âge dans un métier aussi physique ?
Katell Le Brenn : C’est une question qu’on me pose souvent. Contrairement à d’autres disciplines, il n’y a pas de règle en matière d’âge. Je continue tant que cela a du sens. Évidemment, le corps évolue, il demande plus d’attention, plus de préparation. Mais il offre aussi autre chose. Je trouve intéressant que l’exploit se déplace : un corps plus âgé, même s’il en fait moins, peut produire une émotion différente, parfois plus forte.
Vous avez commencé le cirque relativement tard. Qu’est-ce qui a provoqué ce basculement ?
Katell Le Brenn : Au départ, je me destinais à un tout autre métier : je voulais devenir professeure des écoles, comme mes parents. J’ai suivi la filière STAPS, après un parcours en gymnastique. Mais en réalité, ce qui me portait déjà, c’était la création. Au lycée comme à l’université, j’allais toujours vers des pratiques liées à l’expression corporelle.

Le déclic s’est produit au festival d’Aurillac. En découvrant le cirque contemporain, j’ai eu le sentiment que cet univers, que j’admirais comme spectatrice, pouvait devenir accessible. Dans la foulée, j’ai monté un spectacle avec des amis, puis j’ai tenté les écoles de cirque. Ça a complètement redéfini mon parcours.
Pourquoi avoir choisi la contorsion ?
Katell Le Brenn : Je crois que la contorsion s’est imposée à moi. J’étais très souple, donc il y avait quelque chose d’évident. Et puis, je suis assez prudente. Le cirque implique souvent une prise de risque importante, et j’ai naturellement été attirée par des disciplines plus proches du sol, comme les équilibres ou la contorsion. Mais ma pratique a évolué. J’ai appris une contorsion très codifiée, très statique, presque tournée vers l’exploit. Aujourd’hui, ce qui m’intéresse, c’est davantage le mouvement, le rythme, les transitions. Ce n’est plus la performance en elle-même qui m’importe, mais ce qu’elle permet d’exprimer.
Vous avez fondé votre compagnie Allégorie il y a vingt ans. Quel regard jetez-vous sur ces deux décennies ?
Katell Le Brenn : J’ai d’abord été interprète, notamment dans des compagnies de théâtre, où je mêlais cirque et texte. C’était une expérience très riche. Mais assez vite, j’ai ressenti le besoin de créer mes propres projets. J’ai donc fondé ma compagnie un an après la sortie de l’école. Ce n’était pas une stratégie, mais une nécessité : j’avais besoin d’un espace pour explorer mes propres questions, dire ce que j’avais à dire. En parallèle, continuer à être interprète était essentiel. Travailler avec d’autres artistes permet d’ouvrir des perspectives, de découvrir des manières de faire auxquelles je n’aurais pas pensé seule, y compris dans le rapport au corps.
La compagnie est installée à Nantes, dans les Pays de la Loire, qui ont connu des coupes drastiques dans le budget de la culture. Êtes-vous inquiète ?
Katell Le Brenn : Aujourd’hui, ma plus grande inquiétude ne concerne pas seulement la possibilité de continuer à exercer mon métier, mais plutôt l’accès à la culture. J’ai le sentiment que ce sont les publics les plus éloignés qui seront les plus impactés. Certaines personnes pourront toujours payer plus cher et continuer à aller au spectacle. Mais la question, pour moi, est profondément démocratique : qui aura encore accès à ces expériences ?
Malgré cela, vous continuez à créer…

Katell Le Brenn : Oui, cela reste une nécessité. Il y a des moments de doute, évidemment, mais je me rappelle que, dans des contextes bien plus difficiles, les artistes ont toujours continué à créer. Alors nous continuons, même si c’est plus fragile, plus incertain.
Une autre pièce tourne actuellement. Pouvez-vous nous en parler ?
Katell Le Brenn : (En) vers nos pères s’est construite en inversant les rôles avec mon compagnon David Coll Povedano. Pour Des nuits pour voir le jOur, il était à la mise en scène et moi à l’interprétation. Et là, c’est moi qui suis à la mise en scène. Il s’agit d’un dialogue entre deux hommes, Florent Lesage et lui, mêlant portés acrobatiques et jonglage. Ce spectacle aborde la question de la domination exercée sur les enfants au sein de la famille et la déconstruction de la figure du père dans le modèle familial patriarcal. Nous nous sommes rendu compte qu’il existait peu de spectacles autour des violences physiques intrafamiliales. Ce projet est aussi né du vécu de David, comme mon spectacle est nourri par mon propre parcours. Dans notre travail, cette question demeure : comment partager quelque chose d’intime tout en permettant à chacun d’y projeter sa propre histoire ?
Des nuits pour voir le jOur de Katell Le Brenn
30 mars au 3 avril 2026 au Théâtre Garonne à Toulouse
Durée : 1h20
Tournée
6 et 7 mai 2026 au théâtre Jean Lurçat– Scène nationale d’Aubusson
12 et 13 mai 2026 au Théâtre de l’Espace de Retz à Machecoul
29 et 30 mai 2026 à La Soufflerie– Scène conventionnée de Rezé
Écriture & interprétation – Katell Le Brenn
Écriture & mise en scène – David Coll Povedano
Dramaturgie d’Anaïs Allais
Régie plateau & lumière – Dimitri Rompion
Régie plateau et son – David Guillermin
Création musicale de Joan Cambon, Création lumière de Pierrot Usureau & Création costumes deCamille Lacombe
Construction V- ictor Montenegro
Étude de forces – Jean-Pierre Aubry
Peinture décors – Isabelle Payet