D’abord créé sous la forme d’une mini-série de six épisodes, le film d’Ingmar Bergman Scènes de la vie conjugale, sorti en 1974, a depuis fait l’objet de nombreuses adaptations. Quoi de plus normal alors que le plasticien, vidéaste et metteur en scène suédois Markus Öhrn décide à son tour de s’attaquer à l’histoire de la déliquescence de ce couple mythique ? Le geste semble d’autant plus naturel que les univers de l’un et de l’autre sont faits pour dialoguer ensemble.
Théâtre de la parenté

S’il ne joue plus de la vidéo comme medium, Markus Öhrn partage toujours certaines des obsessions de son ainé. A cet égard, il serait d’ailleurs intéressant de considérer les quatre tableaux de cette nouvelle création comme un dialogue entre artistes plutôt qu’en tant qu’adaptation. Quand le sang des entrailles du couple vient recouvrir celui de leur fœtus avorté sur la scène de l’Odéon, c’est effectivement un dialogue en double que le metteur en scène déploie.
Une discussion de chœurs où Conte d’amour et Azdora viendraient se joindre au dialogue qu’entretiennent déjà entre eux Fanny et Alexandre avec les Scènes de la vie conjugale. Une manière de faire se frapper l’une contre l’autre l’ idée du couple comme champ de violence, et de la famille comme lieu de monstruosité. Deux théories qui forment ensemble la mélodie d’un chant commun, composé pour étouffer le son des différences qui pourraient opposer Bergman et Öhrn.
Un même visage derrière le masque
Au milieu d’une white box, presque toujours la même au fil des différents tableaux successifs, un couple survit. Comme un hommage à l’épure stylisée des corps, des couleurs et de l’espace mental du réalisateur. La filiation encore, et le dialogue toujours, ce d’autant que chaque saynète débute dans ce blanc chic mais fade à la beauté aseptisée. Une vie en toboggan mal savonné sur laquelle le couple glisserait malgré tout. Il en est ainsi à chaque fois, jusqu’au drame. Cet instant où le bruit d’une étincelle fait partir le couple en torche.

Alors le blanc de la box se recouvre de cris, de sang ou de merde. Un dérapage outrancier, burlesque pour ne pas dire grand-guignol, qui pourrait faire de la pièce un bélier balancé net dans le cristal de l’œuvre du cinéaste, mais non. Et si cela tenait à l’importance des masques ? Ceux que porte ici le couple agissent en négatif de celui d’Elizabeth dans Persona, et permettent à Markus Öhrn de montrer ce que Bergman cache. Des différences de formes, qui n’enlèvent rien à l’affaire : chez l’un comme chez l’autre, un cœur de sang est toujours là, prêt à péter au visage de ceux qui l’écoutent.
Et après ?
Mais ça, c’était la théorie. Plombante et trop pleine d’emphase, comme le font les artistes quand ils parlent d’amour. Surtout Bergman en l’occurrence, dont Markus Öhrn se détache enfin pour faire du sentiment un sujet sociétal et politique plutôt qu’intime. Sorti de sa chambre, le couple amené sur la scène du théâtre devient ainsi chez le metteur en scène comme un objet déshumanisé. Un pantin aux mains d’un enfant qui s’autoriserait enfin à lui couper un bras pour le lui mettre ailleurs.
Et souvent là où vous pensez, car c’est le privilège de l’expérimentation telle que se la figure Markus Öhrn. C’est même ainsi qu’il transforme les torrents de larmes de ses sujets en hurlements de rires dans le public. Entre ses débuts heureux et sa mort tragique, le metteur en scène laisse ce couple s’enfoncer tout doucement dans le petit. Un ridicule fini qui confine au grotesque, mais dont la salle pleure littéralement de rire. De ceux qu’on dit salvateurs.

« Dans la santé et la maladie », impose la liturgie du mariage chrétien aux futurs époux qui se donnent la main. Quand les deux tourtereaux de la pièce se font face, couteau à la main et tripes à l’air, c’est exactement au cœur de la bêtise de ces formules prémâchées de l’amour que Markus Öhrn plonge son auditoire pour terminer son expérience. Une bêtise qu’il montre avec tendresse, en y croyant malgré lui toujours un peu. Ou bien que feraient les deux à se relever une fois le dernier souffle expiré, s’il n’y croyait pas ?
Ils ressuscitent et c’est beau, mais c’est à ce moment qu’une musique se lance. Alors que le public pensait pouvoir enfin purger sa peine en silence devant l’image déchirante de ce couple mort-vivant d’amour, voilà qu’ils reprennent du service pour massacrer Cindy Lauper. « Ne te décourage pas », disent-ils ensemble sur les notes de True Colors. Alors c’en est fini des larmes et c’est reparti pour un tour. Un tour à crever de rire avant de crever tout court. Eux ou nous, et qui d’abord, on ne sait pas mais qu’importe. Ils n’affirment de toute façon rien d’autre que l’impossibilité d’une autre issue.
Scenes from a marriage d’après Ingmar Bergman
Odéon Théâtre de l’Europe – Paris
Du 20 mai au 7 juin 2026
Durée 2h40.
Scénographie de Markus Öhrn
Costumes, masques, perruques – Elin Maria Johansson
Création son, composition – Hans Appelqvist
Lumière – Anton Andersson
Assistant à la mise en scène – Simon-Elie Galibert
Traduction : Marianne Ségol