Que représente pour vous ce festival ?
Fabienne Aulagnier : Un festival porte un caractère exceptionnel, l’esprit d’un grand rassemblement, à la différence d’une saison. Pour les Rencontres à l’échelle et les Bancs Publics, c’est un temps fort : un moment de visibilité du travail mené tout au long de l’année, mais aussi de rassemblement. Celui des artistes et du public, bien sûr, mais aussi des artistes entre eux, et avec les professionnels. La concentration temporelle du festival permet une lecture forte et précise des enjeux et des intentions. C’est un condensé. En quinze jours, le public traverse plus d’une quinzaine de propositions artistiques. Les Rencontres sont un festival singulier, qui est à l’image de Marseille.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de postuler à la direction artistique ?

Fabienne Aulagnier : Les Rencontres à l’échelle sont, selon moi, le festival le plus audacieux et le plus engagé de Marseille. Et puis, il y a la bonne échelle de ces Rencontres ! Je les suis fidèlement depuis leurs débuts. Habitante du quartier de la Belle de Mai, voisine du premier lieu des Bancs Publics, je me suis toujours laissée guider par la programmation, avec confiance. J’y ai fait des découvertes très marquantes : j’ai été bouleversée par les premières représentations de Gurshad Shaheman ou de Michael Disanka. C’est aussi là que j’ai découvert Hatice Özer, Laurène Marx…
Les Rencontres, c’est un festival du « pas de côté ». L’anti-mainstream cultivé par Julie Kretzschmar m’a toujours profondément intéressée. La bonne échelle des Rencontres, c’est l’échelle humaine, celle du cœur de Marseille. Je le ressens encore plus fortement de l’intérieur aujourd’hui : c’est un festival qui porte des sujets essentiels avec chaleur, une attention réelle aux artistes, aux publics et aux partenaires, et qui tisse des liens sans esbroufe.
Quel projet portez-vous pour le festival ?
Fabienne Aulagnier : Mon projet s’inscrit dans la continuité du travail initié par Julie Kretzschmar depuis plus de vingt ans, et lui est dédié. Il est consacré aux formes contemporaines de la création internationale, et spécifiquement à celles qui émergent des scènes des Suds – à travers un programme annuel de résidences internationales à la Friche la Belle de Mai, le festival lui-même, un pôle de production et d’accompagnement des artistes, et une relation continue avec plusieurs opérateurs européens et du Sud : Dream City à Tunis, D-Caf au Caire, Baning’art à Kinshasa, Teatro Campania à Naples… Ces axes se développent en synergie avec les partenaires locaux et s’intègrent à une constellation d’événements internationaux.
C’est votre première programmation. Comment l’avez-vous construite ?
Fabienne Aulignier : Cette édition est particulière à plusieurs titres. Elle s’inscrit dans la Saison Méditerranée 2026, et cette labellisation m’a permis d’inviter la direction artistique de Dream City à s’immiscer dans le festival pour programmer ensemble. Avec Selma et Sofiane Ouissi, et Jan Goossens, nous avons mené, depuis l’automne dernier, des conversations régulières pour construire cette édition collectivement. De Marseille à Tunis et de Tunis à Marseille, nous avons échangé, inspirés à la fois par les grandes thématiques de la Saison Méditerranée et par l’actualité des artistes proches de Dream City.
Qu’est-ce qui a guidé vos choix artistiques ?

Fabienne Aulagnier : Forcément, une pluralité de facteurs. D’abord l’actualité, l’état du monde. Comment dire ? Le ciel noir sur l’affiche parle de lui-même. Ne pas avoir peur de parler sans détour de la violence qui s’est installée, de l’impunité des puissances dirigeantes, des guerres qui ne sont que des tueries, de la disparition des règles internationales et de la justice, de notre impuissance et de nos peurs. J’avais envie que ce temps festivalier soit aussi un temps de partage de l’inquiétude que nous éprouvons toutes et tous. La rencontre avec des artistes qui créent pour lutter et résister à cette impuissance. L’ouverture du festival avec Ravage d’Adeline Rosenstein porte pleinement cette intention.
La Saison Méditerranée a également joué un rôle déterminant, avec un focus sur les artistes des rives sud de la Méditerranée et deux axes que nous avons choisi de mettre en avant. D’abord la création plurilingue, et plus précisément la présence de la langue arabe dans les créations théâtrales contemporaines, un sujet qui nous accompagnera certainement pendant plusieurs années, notamment grâce à la rencontre avec l’universitaire Annamaria Bianco. Ensuite la création syrienne. Les artistes syrien·nes ont été particulièrement invisibilisé·es ces dernières années. Avec Jumana Al-Yasiri, mais aussi avec Wael Ali, dont nous accompagnons la prochaine création, Prova, nous avons développé un axe autour de la création à partir d’archives.
Le projet Dignity de Chokri Ben Chikha occupe une place à part dans cette édition. Comment est-il né ?
Fabienne Aulagnier : Les conversations avec l’équipe de Dream City ont été décisives. Très vite, ce projet s’est imposé. C’est un projet ambitieux, complexe dans le meilleur sens du terme, une création qui se recrée à chaque fois, un projet contextuel. La version tunisienne, présentée en octobre 2025 à Tunis, en constitue la base. Chokri a ensuite réécrit le projet pour et avec Marseille. Il est venu en résidence pour rencontrer des Marseillais·es, comprendre la ville, se plonger dans son histoire coloniale avec l’aide d’universitaires et d’activistes, saisir aussi les impacts du pacte migratoire européen.
Des projets comme celui-ci sont rares aujourd’hui. Ils nécessitent un engagement et une économie particulière. Je suis fascinée par la capacité de certains artistes à travailler en profondeur dans l’urgence, à faire de la complexité un objet artistique en soi. Nous avions l’ambition de le présenter dans un lieu symbolique, le tribunal de Marseille ou l’hémicycle du conseil municipal. Cela n’a finalement pas été possible dans les délais impartis ; nous n’avons pas réussi à embarquer ces institutions dans la démarche.
Marseille elle-même est-elle une présence dans la programmation ?

Fabienne Aulagnier : Oui, à travers un autre axe qui a guidé mes choix, la rencontre avec des artistes récemment installés dans la ville. Marseille attire et accueille de nombreux artistes qui, une fois installés, se retrouvent souvent isolés, confrontés aux difficultés d’intégrer le système de production français. Il est important d’être là avec eux, de penser l’hospitalité, d’accompagner autant que possible. Sur cette édition, c’est le cas de Habdul Haq Hadjoo, auteur et comédien afghan, de Nadim Bahsoun, chorégraphe de Beyrouth, ou encore de Charlie Khalil Prince, également libanais.
Comment repérez-vous les spectacles ?
Fabienne Aulignier : Je ne parlerais pas forcément de repérage. Je me déplace, bien sûr, pour voir des spectacles, mais surtout pour comprendre les contextes de création des artistes. La programmation s’appuie d’un côté sur la coopération, de l’autre sur le dialogue avec les artistes. La plupart des projets internationaux viennent de propositions des partenaires ou de rencontres qu’ils rendent possibles.
Les Rencontres sont un espace de découverte artistique, un espace de tentative, un écrin pour les avant-premières et les premières. Quand nous bouclons le programme, les spectacles sont encore en cours d’écriture et de fabrication. Les décisions se prennent sur la base de rencontres, d’écoute, de temps partagé et de conversations indispensables pour entrer dans le projet, encore en devenir, d’un artiste.
Vous n’avez pas de lieu fixe. Comment travaillez-vous avec vos partenaires et lieux d’accueil ?
Fabienne Aulagnier : Notre camp de base est la Friche la Belle de Mai. Nous sommes producteur résident de la Friche et bénéficions à ce titre d’un accès aux plateaux et à de nombreux espaces. C’est un outil de travail exceptionnel, qui permet une grande diversité de lieux et des échanges constants avec les autres résidents.
Avec les autres partenaires, comme le Théâtre Joliette, la MAM, l’agence Karkadé, l’AMI, je partage des pistes de programmation afin de construire les choix ensemble. C’est une vraie richesse de travailler ainsi avec les directions artistiques de ces lieux.
Qu’est-ce que vous souhaitez porter avec cette édition et les suivantes ?

Fabienne Aulagnier : Porter plus qu’imprimer. Tout est tellement mouvant. Je souhaite poursuivre la co-curation, en invitant à chaque édition un ou une curateur·rice issu·e des Suds, afin d’ancrer cette modalité de coopération dans le fonctionnement même des Rencontres. Cette manière de construire la programmation est tellement riche, tellement surprenante. Je ne vois plus d’intérêt à une « signature » individuelle – qui de fait n’existe pas. D’où l’envie d’en faire une véritable démarche collective et de la revendiquer.
Dans cette même dynamique, j’aimerais renforcer les liens avec les partenaires marseillais du champ des arts de la scène, mais aussi du cinéma, de la littérature et de la musique. Et développer des résonances du festival tout au long de l’année – avec les artistes en résidence comme avec les partenaires et les publics.



