Sa voix est chaleureuse, vive, traversée d’un enthousiasme communicatif. Nadim Bahsoun donne l’impression à chaque respiration de croquer la vie à pleines dents, de toujours aller de l’avant, sans jamais se retourner. Chez lui, la bonne humeur n’est pas un masque, mais une force, une manière de résister aux contraintes, de déjouer les étiquettes, de transformer les obstacles en mouvement. On sent une douceur dans le ton, mais aussi la détermination de celui qui avance coûte que coûte, porté par le désir de vivre pleinement et de faire danser la mémoire.

Tout commence par une image d’enfance, vivace et lumineuse. L’artiste, né au Liban, évoque avec tendresse un souvenir. « J’ai trois ou quatre ans, se souvient-il. Je cours dans la maison, un bras levé au-dessus de la tête, des tissus accrochés partout sur le corps. Je me mettais des extensions comme si j’avais des robes longues ou des traînes. » La danse était déjà là, instinctive, viscérale, comme un langage premier. Très tôt, à six ou sept ans, elle devient apprentissage. Le théâtre suit. À Beyrouth, il a la chance d’intégrer une école où les activités artistiques font partie de la transmission. « Nos profs étaient des artistes en activité. L’art, c’était une manière de vivre, pas seulement un cours. »
Partir pour mieux vivre
En 2005, le bac en poche, avec l’aval de sa famille, il quitte le Liban. Partir n’a rien d’un choix, encore moins d’une fuite. C’est une question de survie. À ce moment-là, faire de la danse un métier paraît impensable. «Partir à dix-sept ans pour faire une carrière artistique, je me disais que c’était irresponsable. » Dans un pays où la guerre n’est jamais loin et où la stabilité est un luxe, rêver d’art semble un privilège. Alors, il s’autocensure. Une licence d’économie plus tard, le corps réclame ce qu’on lui a refusé, le mouvement, la scène, la liberté.
Mais pour le jeune homme, chaque pas est un combat. « Il fallait justifier ma présence sur le territoire français, prouver que j’avais des ressources, que j’étais légitime à rester. Tout prenait plus de temps. » Même dix ans plus tard, obtenir un titre de séjour longue durée reste un parcours d’obstacles, un labyrinthe d’attestations, de lettres de compagnies, de promesses de tournées.
Danser pour exister
Cette tension entre ancrage et précarité innerve tout son travail. Elle traverse aussi son parcours d’interprète. Formé d’abord dans des écoles privées libanaises, puis à l’université et à l’école Rosella Hightower de Cannes, il se construit hors des cadres institutionnels. « J’ai cousu ma formation, comme un patchwork », dit-il. Arrivé à Paris, il s’inscrit dans les cours du soir, multiplie les stages, les auditions, les collaborations. Le corps devient son visa le plus fiable.

La rencontre avec Nadia Beugré en 2018 est un tournant. « Elle m’a vu danser à Tunis, elle m’a attrapé par la main tout en me disant : il faut qu’on parle. » De cette poignée de main naîtra L’Homme rare, puis une amitié, un compagnonnage. « Avant même de travailler ensemble, on a beaucoup parlé. De nos histoires, de nos blessures, de nos amours. Elle m’a beaucoup touché. » Ensemble, ils partagent une urgence, « pas seulement artistique, mais vécue ». L’urgence de parler depuis les marges, depuis ces corps qu’on isole, ces existences qu’on dénie. « Quand on dit que l’on est danseur, on te répond : non, mais vraiment, tu fais quoi dans la vie ? »
Au côté de la chorégraphe ivoirienne, il trouve un langage du geste nourri de mémoire, de politique et de sensualité. Il accompagne ses pièces, l’épaule dans l’écriture, la lumière, le mouvement. En parallèle, il explore le cinéma queer avec le réalisateur égyptien Mohamad Shawky Hassan. Leur film Shall I Compare You to a Summer’s Day ?, présenté à la Berlinale en 2022, agit comme une libération. « Cette expérience m’a permis de faire la paix avec ma « queerness ». » Le projet revisite Les Mille et une nuits en histoires d’amour queer, réinventant Shéhérazade en conteuse de liberté. « On y trouve une joie, une légèreté, une culture pop du monde arabe qui ne passe pas par la douleur. »
De l’interprétation à l’écriture
Mais à force d’interpréter les récits des autres, Nadim Bahsoun sent monter le besoin de dire le sien. « À un moment, ça ne suffisait plus. J’avais besoin de me faire entendre. » Le déclic, il le relie aux attentats du Bataclan en 2015, puis ceux de Nice, Bruxelles, Istanbul, Londres… « Je me suis pris une claque. Toute ma vie, mon père m’avait dit : tu finiras ton école et tu partiras vivre en Europe, parce qu’ici il n’y a pas d’avenir, pas de sécurité. Et soudain, cette sécurité s’effondre sous mes yeux. » L’illusion d’un refuge se fissure. Le regard des autres change aussi. « Dans les aéroports, dans les gares, on me fouillait systématiquement. Le regard sur mon corps avait changé. » Il tente alors d’exister autrement, d’affirmer sa « queerness » comme une armure. « Peut-être qu’en la rendant visible, je me mettais en sécurité. »
De ce vertige naît Cis-tem Error. Un cri doux, un hommage à sa grand-mère, figure tutélaire et rebelle. « Elle m’a protégé quand j’étais petit. C’était la seule à ne pas corriger mes gestes, ma manière de parler. Elle me laissait être. » Dans la mémoire du chorégraphe, cette femme paysanne, obstinée, a acheté seule une maison brûlée, symbole d’une résistance farouche. « Mon grand-père lui avait dit : si tu l’achètes, je divorce. Elle a vendu ses bracelets pour le faire quand même. C’était une battante incroyable. »
La maison, le refuge

C’est dans cette maison que le spectacle s’ancre. Une architecture de souvenirs, recréée en scène avec l’aide de sa sœur, scénographe. « De l’extérieur, ça ressemble à une maison, mais à l’intérieur, c’est un labyrinthe. » Le public y chemine, déplacé sans cesse. La représentation commence dans la salle avant que tout le monde ne soit évacué vers les issues de secours. Là, dans l’entre-deux, le danseur prépare un mélange d’épices, souvenir des gestes de cuisine de sa grand-mère. Le quotidien se mue en danse. Le parfum se mêle à la peur. Le geste devient refuge et faille.
« Le spectacle, c’est la recherche d’un abri transitoire », dit-il. Une exploration physique et poétique du sentiment de sécurité, ce mirage qu’il poursuit depuis l’enfance. Chaque mouvement, chaque souffle cherche la maison perdue, l’espace où le corps peut enfin se déposer. Cis-tem Error est un rituel de deuil autant qu’une célébration. Un chemin vers soi, entre les ruines d’une mémoire familiale et la promesse fragile d’un lieu où, peut-être, l’on peut danser sans craindre d’être vu.
Cis-tem Error de Nadim Bahsoun
Budascoop dans le cadre du NEXT Festival
Les 9 et 10 novembre 2025
durée : 60 min
Tournée en cours
juin 2026 à Marseille dans le Cadre des Rencontres à l’Échelle
Décembre 2026 au Théâtre national Wallonie-Bruxelles
Chorégraphie et interprétation – Nadim Bahsoun
Création sonore de Marcos Vivaldi
Création lumière de Beatriz Kaysel
Scénographie de Ghida Bahsoun et Beatriz Kaysel
Collaboration artistique – Lynda Rahal