Cela fait tout juste quatre mois que vous avez pris la tête du Centre culturel de Taïwan à Paris. Que représente, depuis Taïwan, vingt ans de présence à Avignon ?
Hung-Hsing Chen : Je ne peux me baser que sur mon ressenti et les échos des éditions précédentes. Avignon représente une vitrine considérable pour l’internationalisation des arts vivants taïwanais, c’est l’un des plus grands marchés du spectacle vivant au monde et un réseau international sans équivalent. Vingt ans de présence, cela marque une longévité qui parle d’elle-même. La scène artistique taïwanaise se porte bien. Pour fournir autant de programmes pendant deux décennies, il faut être en bonne santé.
Cette vitalité artistique, d’où vient-elle ?

Hung-Hsing Chen : Elle est directement liée à la démocratisation de l’île. Depuis la levée de la loi martiale en 1987, Taïwan a connu une libération totale dans la création artistique. Avant, il y avait ce que l’on appelle la Terreur blanche, une période de tabous culturels profonds où certains sujets étaient interdits, certaines choses impossibles à dire. Ce changement de paradigme politique a été la condition première, le terreau indispensable pour que Taïwan puisse vraiment développer sa culture et l’ensemble du patrimoine humain de l’île
On imagine que la question de la langue était également au cœur de ces interdictions.
Hung-Hsing Chen : Ma génération n’avait pas le droit de parler taïwanais à l’école, sous peine de punition. Cette libération dans le domaine de la culture a permis aux artistes de puiser dans leur culture-mère, que ce soit le chinois, les langues autochtones, l’influence japonaise ou occidentale. Tout est devenu possible. Cette fusion, ce brassage entre différentes cultures et différentes langues – les seize langues autochtones reconnues aujourd’hui, le Hakka, le Hoklo, par exemple – a créé un écosystème propice à la création, forgé une force, une identité plurielle. Durant ces vingt ans, cette diversité dans les arts du spectacle taïwanais se manifeste pleinement, et la programmation de cette année, avec les quatre compagnies présentes à Avignon, en est l’illustration la plus récente.
Comment se construit cette programmation, justement ?
Hung-Hsing Chen : Chaque année, le ministère de la Culture lance un appel. Cette année, une cinquantaine de compagnies y ont répondu. Nous travaillons ensuite étroitement avec les deux directrices de nos lieux partenaires avignonnais – Anthéa Sogno de La Condition des soies et Isabelle Martin-Bridot des Hivernales. Ensemble, nous sélectionnons quatre groupes d’artistes. Et cette année, par une sorte de coïncidence heureuse, ce sont uniquement des compagnies de danse.
C’est inhabituel ? Les éditions précédentes accueillaient du théâtre, des marionnettes, du cirque contemporain…
Hung-Hsing Chen : Au fil des vingt éditions, toutes les disciplines ont été représentées : théâtre, cirque contemporain, formes traditionnelles ou folkloriques, propositions résolument modernes. Cette année est un peu particulière. Pour le théâtre taïwanais présenté à Avignon, la langue constitue un obstacle réel, car il faut toujours passer par la traduction. Avec la danse, cette barrière n’existe pas, et c’est sans doute ce qui explique que la programmation 2026 se concentre exclusivement sur la danse contemporaine. Dans les quatre compagnies retenues, on perçoit très clairement une même volonté de faire dialoguer le rite religieux, la danse autochtone réinterprétée et les formes les plus contemporaines.
Quels critères guident la sélection des compagnies ?
Hung-Hsing Chen : Plusieurs critères entrent en jeu. Le premier, et de loin le plus déterminant, reste l’originalité artistique. La proposition doit être singulière, créative et authentique. Mais d’autres facteurs comptent également, comme la capacité à se produire dans un contexte étranger et la maîtrise logistique d’une tournée internationale. C’est une sélection qui juge à la fois la valeur de l’œuvre et la maturité de la compagnie.
L’objectif est donc de montrer la force de la création taïwanaise dans toute sa diversité ?

Hung-Hsing Chen : L’ambition, depuis vingt ans, est précisément de représenter la diversité culturelle et interdisciplinaire de la scène taïwanaise actuelle. Certains artistes travaillent avec les nouvelles technologies, la projection – autant de dimensions qui font la richesse de la création contemporaine à Taïwan. Cette année, les quatre compagnies l’illustrent chacune à leur façon. Trace of Belief du Chun Dance puise dans les rites taoïstes et bouddhistes et tous les mouvements en sont nourris. ∞ ‒ Infinity Loop du Kuo Shin Chuang Pangchah Dance Theatre part d’une danse autochtone pour en proposer une relecture contemporaine.
Lost Connection de la Seed dance company s’empare de thèmes résolument actuels comme notre dépendance aux téléphones portables et nos corps penchés dessus. Quant au Sacre du printemps du Dashing Theater, il opère un brassage fascinant entre ballet classique, danses traditionnelles chinoises et formes contemporaines. Ces quatre compagnies s’inspirent des traditions culturelles de l’île pour les retransformer et les réinterpréter.
Le Sacre du printemps frappe par la cohabitation sur un même plateau d’univers chorégraphiques très différents. N’est-ce pas aussi une façon de réfléchir à ce que l’art occidental a insufflé à Taïwan ?
Hung-Hsing Chen : C’est avant tout lié au parcours personnel du chorégraphe Huang Huai-Te. Il a appris toutes sortes de danses : du ballet aux danses traditionnelles chinoises, en passant par le contemporain. Face à cette accumulation de références au fil des ans, il s’est un jour demandé pourquoi on lui imposait tout cela. Il a voulu montrer cette situation un peu chaotique de différentes danses qui se heurtent et se côtoient. Ce qui est saisissant, c’est que cela reflète sa propre formation chorégraphique autant que la réalité culturelle de Taïwan elle-même.
N’est-ce pas là, finalement, la force de Taïwan in Avignon – amener en trois semaines, avec quatre compagnies, un éventail qui va du très traditionnel au très contemporain ?
Hung-Hsing Chen : Oui, mais je dois être honnête, cela dépend beaucoup des compagnies qui répondent à l’appel. De plus en plus, on voit rarement des propositions purement traditionnelles souhaitant se présenter à Avignon. Ce sont surtout des compagnies qui focalisent sur la création contemporaine qui répondent à cet appel du ministère de la Culture, avec la volonté claire de sortir du cadre de l’île pour présenter leur travail ailleurs. Et pour nous, l’enjeu dépasse la présentation d’une poignée de spectacles sur quelques semaines. Il s’agit vraiment d’internationaliser leur création, de tisser un réseau professionnel pour permettre à leurs pièces de tourner dans d’autres pays.
Comment les compagnies sont-elles soutenues financièrement pour venir à Avignon ?
Hung-Hsing Chen : Le ministère de la Culture prend en charge la quasi-totalité des frais : billets d’avion, organisation générale. De notre côté, le Centre culturel s’occupe de la coordination côté taïwanais. Les frais de location du théâtre – La Condition des soies – est assumé par le Centre culturel. Il y a également un soutien financier apporté aux Hivernales. Nous préparons le terrain et accueillons les artistes. Ce n’est pas anodin, car cela simplifie considérablement la venue pour des compagnies qui, sans cette aide, auraient très difficilement pu se déplacer depuis Taïwan.
Quel est l’objectif d’un tel dispositif ?
Hung-Hsing Chen : L’un des buts essentiels du ministère de la Culture est de donner aux compagnies l’occasion d’acquérir des expériences en vue de tournées internationales indépendantes. Ils doivent s’occuper de la communication, des rencontres avec les professionnels. On aimerait qu’ils puissent être autonomes, travailler directement avec les institutions étrangères, solliciter eux-mêmes une tournée européenne. Participer au Festival Off Avignon, c’est vraiment une école pour former les troupes à prendre ces initiatives.
Comment se porte la création à Taïwan aujourd’hui ? La réalité économique des artistes est-elle difficile ?

Hung-Hsing Chen : Pour les arts du spectacle vivant, c’est une réalité assez dure. Mais c’est partout pareil, non ? Il n’y a qu’en France et en Belgique qu’existe un système d’intermittence. À Taïwan, en revanche, il y a un soutien assez important qui vient du ministère de la Culture, qui soutient vraiment la création contemporaine. Il y a plusieurs structures : par exemple, la Fondation national pour la culture et les arts et les collectivités territoriales qui financent la création, la production, parfois la coproduction et des dispositifs de résidence, de recherche. Mais cela reste difficile pour les artistes et les compagnies qui ne disposent pas d’un revenu fondé sur la billetterie.
Dans ce contexte, Avignon a-t-il changé la donne pour certaines compagnies ?
Hung-Hsing Chen : Le cas de B-Dance est vraiment exemplaire. Cette compagnie a fait ses débuts aux Hivernales et a ensuite entamé une tournée mondiale. On voit ici toute l’importance d’Avignon comme vitrine internationale. Mais je crois que cela dépend vraiment de la créativité de chaque compagnie, des goûts des directeurs de chaque institution. C’est un cas heureux, mais il n’est pas automatiquement reproductible. Cette année, Kuo-Shin Chuang est d’ailleurs présent à Avignon pour la troisième fois. Pour certaines compagnies, le Off n’est pas une destination finale mais un lieu vers lequel on a envie de revenir, pour retrouver ce public français et étranger. Dans les arts vivants taïwanais, Avignon est devenu « The place to be ».
Ce public, comment pensez-vous qu’il a évolué en vingt ans ?
Hung-Hsing Chen : À Avignon, c’est le bouche-à-oreille qui fonctionne. Si la création est vraiment bonne, les gens y vont. On a aussi connu des éditions moins réussies, avec peu de spectateurs. Mais en vingt ans, nous avons quand même accumulé une certaine réputation. Il y a désormais un public qui revient constamment, des habitués qui attendent nos présentations. C’est peut-être le signe le plus tangible de cette longévité.
Dans le climat géopolitique actuel, est-il plus difficile de faire tourner des pièces taïwanaises en Europe ?
Hung-Hsing Chen : C’est une réalité depuis toujours, et elle est récurrente. Mais depuis quelques années, le monde a découvert l’importance de Taïwan, notamment sa position géopolitique, son rôle technologique. Et je pense que cela nous aide, y compris dans le domaine culturel. Les gens commencent à s’intéresser à Taïwan pour ce qu’elle est vraiment, sans la confondre avec la Thaïlande par exemple. Quant à la pression de l’ambassade ou du consulat chinois sur nos partenaires, elle n’est pas nouvelle, mais heureusement les pays européens sont plutôt de notre côté. C’est une très bonne chose pour Taïwan.
Cette édition 2026 du Festival In met particulièrement la Corée à l’honneur. Cela peut-il profiter à Taïwan ?

Hung-Hsing Chen : Je l’espère, mais je pense que cela dépend vraiment des choix du directeur. Le fait qu’un pays asiatique soit à l’honneur n’implique pas mécaniquement un intérêt pour les autres. Pour Taïwan, s’imposer comme pays invité du Festival In reste difficile, même si c’est notre objectif à long terme.
Au-delà d’Avignon, quel est le rôle du Centre culturel de Taïwan à Paris tout au long de l’année ?
Hung-Hsing Chen : Notre mission est de faire rayonner la culture taïwanaise en Europe, et nous couvrons vraiment l’ensemble des activités culturelles : littérature, cinéma, art numérique, art visuel, arts du spectacle vivant. Par exemple, nous venons de lancer la deuxième édition du Festival du film taïwanais à Paris, en collaboration avec la Filmothèque du Quartier Latin. Dans le domaine de l’art numérique, je vous recommande vraiment l’œuvre de la réalisatrice Singing Chen, The Clouds Are Two Thousand Meters Up, une pièce de réalité virtuelle primée à Venise et à Luxembourg, présentée récemment à NewImages Festival puis au Théâtre national de Chaillot. C’est une œuvre majeure.
La technologie est justement l’un des points forts de Taïwan. Est-ce aussi par ce biais que l’île construit son rayonnement culturel ?
Hung-Hsing Chen : Sans aucun doute. Depuis quelques années, des artistes utilisent les nouvelles technologies pour offrir une nouvelle expérience du monde. Avec la réalité virtuelle, il y a vraiment de très bonnes créations. L’art et la technologie sont une direction que le ministère de la Culture soutient et veut promouvoir activement. L’année prochaine, au Théâtre national de Chaillot, une autre pièce immersive sera présentée, elle s’appelle Blur. Le Centre culturel de Taïwan à Paris, avec ceux de New York et de Tokyo, sont les seuls à porter ce label. D’autres bureaux existent à travers le monde, mais ces trois-là demeurent les plus importants. Nous portons donc une responsabilité considérable pour le rayonnement culturel de notre pays, et Avignon en constitue l’un des moments les plus visibles.



