Quels sont les mots d’ordre de cette 48e édition des Hivernales ?
Isabelle Martin-Bridot : Je crois que la force de ce festival, c’est sa capacité à montrer la diversité des écritures. Le plus important, pour moi, est d’arriver à ce que chacun des spectateurs ou des spectatrices puisse se dire : « J’ai envie d’aller voir ce spectacle, parce que je sens qu’il y a quelque chose qui me correspond à cet endroit-là ». C’est cette richesse qui me semble importante. Et cette diversité est assez incroyable, aujourd’hui, dans les écritures, dans les formes. Depuis quelques années, la danse a su se renouveler, s’hybrider avec différents champs artistiques, parce qu’elle est généreuse. Elle s’ouvre au théâtre, à la vidéo… C’est vraiment intéressant, c’est ce que j’aimerais montrer.
La programmation mêle l’émergence aux noms connus, la fidélité à la curiosité… C’est ce qui fait l’ADN des Hivernales ?

Isabelle Martin-Bridot : C’est la danse qui veut ça. Et puis il ne faut pas oublier qu’on est un Centre de Développement Chorégraphique National. À ce titre, nous avons des missions qui nous incombent, notamment celle du développement des publics, mais aussi au niveau des artistes et des équipes artistiques. L’idée de donner une visibilité à la jeune création et aux jeunes auteurs et autrices fait partie de nos missions. Il faut qu’on la mette en œuvre.
Cette édition fait notamment la part belle à Massimo Fusco.
Isabelle Martin-Bridot : C’est sa dernière année avec nous en tant qu’artiste associé. L’idée, comme on l’avait fait à son arrivée, c’était de lui confier une carte blanche, qui s’égrène tout au long du festival. Massimo Fusco a pour habitude de travailler, comme il le dit, avec une constellation d’artistes de différents champs. C’est quelqu’un qui se nourrit aussi de ce travail de collaboration avec les autres. Il a choisi de faire venir Fabien Almakiewicz, avec qui il travaillait dans sa première pièce, Corps sonores, et qu’il a rencontré chez Christian Rizzo. Fabien va faire une performance qui s’appelle Aujourd’hui je tenterai une danse (pour vous), où il se met, avec la complicité du public, en état de vulnérabilité physique. C’est toute cette question-là qu’il va mettre en jeu. Ce sera le lancement des Hivernales à proprement parler.
Un autre artiste complice de Massimo, Nans Pierson, va proposer un atelier de danse immersive au Grenier à sel. Là, le public est complètement immergé dans la musique électro pour se laisser aller et lâcher prise. Il y aura Doria Belanger, chorégraphe et vidéaste qui a beaucoup travaillé avec Massimo, qui présentera un solo au milieu de projections d’images sur la question de l’émancipation des femmes, la question du regard qu’on leur porte. Il y aura évidemment le Bal Magnétique, nouvelle création de Massimo Fusco, qui clôturera cette édition. Et puis beaucoup d’ateliers, de conférences dansées autour de ce qui nous relie. Cette carte blanche va être un peu le fil rouge de ces Hivernales.
Quels sont les autres temps forts de la programmation ?

Isabelle Martin-Bridot : Nous organisons les soirées du festival avec, à 18 heures, des jeunes auteurs et autrices. Il y aura par exemple la toute première de GORGO, la nouvelle création de Flora Détraz, qui travaille sur la voix comme mouvement intérieur. C’est une performance hybride, un concert chorégraphié, c’est aussi pour nous l’occasion de montrer des formes différentes. Il y a la jeune Chloé Zamboni avec quelques choses, un projet qui ressemble un peu au théâtre d’objet. C’est quelque chose d’assez minimaliste dans l’écriture, une nouvelle forme et de nouvelles manières de montrer la danse. Et puis Léa Vinette, dans une danse plus physique, plus engagée. On accompagne également un projet qui nous tenait aussi à cœur, de Marion Blondeau, qui a beaucoup dansé avec Phia Ménard. C’est une interprète assez incroyable qui a eu envie de se lancer dans un travail très personnel. C’est un projet autour des femmes mûres, qui sont souvent des corps invisibilisés.
Et puis les spectacles de 20 heures, avec des artistes un peu plus connus comme Marco Da Silva Ferreira avec C A R C A Ç A. Il y a Erika Zueneli, qui viendra faire LE MARGUERITE, une pièce très écrite, très énergique, avec un engagement du corps très fort. On ouvre aussi à des écritures hip-hop qui me semblent importantes, avec Nacim Battou, un artiste de la région que nous avons beaucoup accompagné. Madeleine Fournier, qui commence à faire parler d’elle, avec cette pièce, Branle, toujours autour de la question des danses populaires. Et dans les formes un peu différentes, j’avais très envie d’accueillir Tatiana, la pièce de Julien Andujar.
Comment le festival s’imbrique-t-il avec le travail que vous portez pendant la saison ?
Isabelle Martin-Bridot : Il y a beaucoup d’artistes que nous avons accueillis en résidence. Ils et elles ont été, à un moment donné, au travail en train de fabriquer le projet. Donc il y a évidemment des liens avec les publics tout au long de l’année. Nous travaillons aussi tout au long de l’année avec des groupes qui s’inscrivent dans des parcours. Au moment des Hivernales, ils viennent vivre des expériences de spectateurs, c’est assez riche. C’est un festival qui s’ancre sur le territoire d’Avignon. Le public est extrêmement fidèle. Quarante-huit années de festival, ce n’est pas un hasard.
Cet ancrage s’appuie aussi sur des partenariats et un maillage local forts.

Isabelle Martin-Bridot : Oui, avec à la fois des grands plateaux comme La Garance – Scène nationale de Cavaillon, l’Opéra Grand Avignon, L’Autre Scène -Vedène ou le Théâtre Benoît XII, où nous pouvons montrer de grandes formes. Et à la fois avec des plus petits lieux, pour présenter des solos ou des petites formes, et des endroits comme le Grenier à sel ou le cinéma Utopia, qui nous permettent aussi de montrer des films, des installations… Nous avons des partenaires incroyables, qui ouvrent des portes.
Ces lieux ouvrent aussi des réflexions sur la programmation, sur la création ?
Isabelle Martin-Bridot : Oui, forcément, ça donne des envies. Nous avons aussi envie d’extérieur. C’est toujours un peu compliqué pour nous, au mois de février, mais on peut se jeter à l’eau. Les lieux sont souvent très inspirants pour nous et pour des projets qu’on peut faire.
Juste avant les Hivernales se déroule le festival jeune public Les HiverÔmomes. Ce lien aux plus jeunes est important ?
Isabelle Martin-Bridot : Oui, nous essayons d’avoir toujours un spectacle qui fait le lien. Cela permet de créer un moment intergénérationnel. Nous faisons venir les collégiens et lycéens en soirée sur ces spectacles, de manière à ce qu’ils soient mélangés avec le tout public. Cette année, c’est Caroline Breton qui fait ce lien avec EUPHORIA.
Les Hivernales ont un autre grand rendez-vous, au moment des festivals d’Avignon. Qu’est-ce que cela représente ?
Isabelle Martin-Bridot : Cela veut dire que le CDCN est un lieu repéré pour la danse, dans un festival qui est plutôt dédié au théâtre. Ce n’est pas forcément évident de tirer son épingle du jeu. Le public, qui n’est pas le même l’hiver et l’été, nous dit « On sait qu’aux Hivernales, on va voir des spectacles de qualité avec une exigence artistique qui nous convient ». C’est le fruit des partenariats que nous avons tissés avec des organismes internationaux. Depuis l’année dernière, l’équipe de Tiago Rodrigues et Géraldine Chaillou a eu envie de venir aussi. Ils se sont intégrés à la programmation, ils sont là pendant les 10 jours, exactement comme les autres équipes artistiques. Et cette année, nous aurons le plaisir d’accueillir à nouveau le Festival d’Avignon sur le créneau de 10h. Cela nous va bien aussi d’être dans le Off. Les gens viennent spontanément, on est en direct avec le public.
Vous avez pris la direction des Hivernales en 2017. Comment le visage du CDCN a-t-il évolué depuis ?

Isabelle Martin-Bridot : J’ai eu la chance de travailler avec Amélie Grand, Daniel Favier et Céline Bréant, le trio de choc. Il y a des choses que j’ai gardées, comme les stages et les master class. Nous avons d’ailleurs développé des ateliers pendant l’année, notamment avec les artistes qui sont en résidence. Il y a un engouement important pour la pratique de la danse. Et puis j’ai essayé d’apporter ma touche, de développer des partenariats différents. Je me suis inscrite avec beaucoup de plaisir dans les traces d’Amélie Grand, notamment ce travail très en lien avec le territoire. Nous avons déployé beaucoup de choses au niveau des relations publiques.
Quels seraient les désirs ou les envies pour les prochaines années ?
Isabelle Martin-Bridot : Pour l’instant, c’est ce qui nous occupe beaucoup, ce sont les Hivernales 2028, puisqu’on sera sur la cinquantième édition. Nous aimerions préparer cette grande édition un peu augmentée. Nous croisons les doigts, on sait que c’est compliqué en termes de budget, on le voit tous les jours. L’idée, c’est de faire une grande fête du monde de la danse, avec à la fois des artistes qui ont traversé les Hivernales, mais aussi de jeunes auteurs en devenir, qui feront la scène chorégraphique de demain. Être ce lien, ces passeurs, comme on peut l’être avec le public, mais aussi entre les générations d’artistes.
Les Hivernales #48
CDCN Les Hivernales – Avignon
Du 3 au 21 février 2026.