Charles-Henri Wolff © Marianne Rosenstiehl

Charles-Henri Wolff, l’art de la mue

Créé cet été à la FabricA pour le Festival d'Avignon, Bunker, le huis-clos d'anticipation de Marion Siéfert et Matthieu Bareyre, s’installe au T2G-Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du Festival d'Automne, avant une belle tournée. Face à Janice Bieleu, le comédien y compose un puissant patron de la pétrochimie retranché sous terre. Portrait d'un acteur qui aime par-dessus tout changer de peau.
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Au bout du fil, la voix est posée, chaleureuse, portée par une bonhomie et une bonne humeur communicative. Difficile d’y reconnaître Paul, le puissant patron de la pétrochimie que Charles-Henri Wolff incarne dans Bunker« Détestable en tout point, mais ça, on pourra en discuter », lance-t-il en riant. Tout semble opposer l’homme au personnage. L’un dévore le monde avec curiosité, parle du théâtre avec une gourmandise contagieuse. L’autre contrôle, manipule, se barricade et regarde le monde depuis une forteresse coupée du monde. 

Ce grand écart va plutôt bien au comédien. Sa pensée foisonne, les souvenirs s’enchaînent, les noms surgissent, toujours accompagnés du désir de raconter ce qu’une rencontre ou un travail a déplacé en lui. Il parle peu de lui seul mais beaucoup des autres et du plateau. Peu à peu se dessine un appétit qui ne l’a jamais quitté, celui d’explorer, de déplacer son jeu et de ne surtout pas garder trop longtemps la même peau.

Le théâtre, une évidence tardive 
Bunker de Marion Siéfert et Matthieu Bareyre © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Le théâtre est pourtant entré dans sa vie discrètement. Enfance au cœur de Paris, il le pratique à l’école, au collège puis au lycée, porté par des professeurs qui montent chaque année des spectacles. Une présence discrète mais obstinée. « Un point continu » qui traverse toute sa jeunesse sans encore dessiner un avenir. Le plaisir est là, la vocation attendra.

Après le bac, faute de désir plus précis, il choisit le droit. Le théâtre n’est jamais loin, sans encore s’imposer comme une évidence. Jusqu’au jour où certains de ses camarades osent en faire leur métier. Les voir sauter le pas lui ouvre soudain le champ des possibles. Avec un ami de lycée, il pousse la porte d’un conservatoire d’arrondissement et tente l’audition. Il est reçu « un peu miraculeusement ». Cette fois, le fil ne se rompra plus.

Se débarrasser des réflexes

Au conservatoire du VIIIe arrondissement, Marc Ernotte bouscule ses certitudes. Pendant deux ans, le professeur l’amène à revoir sa manière d’aborder le jeu, loin des habitudes prises dans les ateliers de sa scolarité à l’École alsacienne. Il lui apprend à « être au présent », à se débarrasser des tics, des réflexes et de tout ce qu’un jeune acteur pense parfois devoir produire au plateau. Il lui ouvre aussi les portes d’écritures vers lesquelles il ne serait pas allé seul, de Lagarce à Tchekhov.

Après un passage au conservatoire du XIXe auprès d’Éric Frey, il tente les concours nationaux et entre à l’École nationale supérieure d’art dramatique de Montpellier, alors dirigée par Richard Mitou. La mort de ce dernier dès sa première année bouleverse le cursus. Trois directions vont se succéder et, avec elles, différentes manières de penser le métier. La petite taille de la promotion lui convient. Les élèves disposent presque des clés du lieu, peuvent répéter autant qu’ils le souhaitent, essayer, recommencer, se tromper.

Les intervenants défilent. Robert Cantarella, Alain Françon, Pascal Kirsch, Guillaume Vincent. Certains passages durent quelques semaines, parfois moins, mais laissent des traces durables.

Apprendre en regardant
Bunker de Marion Siéfert et Matthieu Bareyre © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Le stage avec Guillaume Vincent est court et intense. Le metteur en scène propose un travail d’écriture collective au plateau nourri d’improvisations. Les élèves travaillent parfois jusqu’à deux heures du matin pour présenter leurs propositions dans la foulée. L’expérience s’achève sur une longue improvisation dont Charles-Henri Wolff garde l’un des souvenirs les plus vifs de ses années d’école. Il n’imagine pas alors que le compagnonnage va se poursuivre. À peine sa formation terminée, Guillaume Vincent l’appelle pour faire partie de la distribution de Songes et Métamorphoses, qui sera présenté notamment à l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Trois spectacles suivront.

Le jeune acteur rejoint donc la troupe où se croisent plusieurs générations d’interprètes. Curieux, il regarde, écoute, absorbe. Émilie Incerti FormentiniFlorence Janas et les autres deviennent à leur manière ses professeurs. « C’est vraiment auprès d’elles, d’eux, que je me suis formé. J’ai appris à regarder », insiste-t-il. Voir certaines actrices au travail lui met « une vraie claque ». À leurs côtés, il saisit un geste, une façon d’entrer dans une scène, une liberté. Le métier s’apprend aussi ainsi, au contact des autres.

Pascal Kirsch l’emmène ensuite sur un tout autre terrain avec Princesse Maleine de Maurice Maeterlinck. Il lui confie le rôle d’un jeune prince mélancolique et romantique, dans lequel Charles-Henri Wolff ne se serait pas spontanément imaginé. Le travail le pousse au plus près de ses émotions, vers une forme de naïveté et de transparence, en laissant davantage les mots le traverser. Cette expérience ouvre de nouvelles voies dans son jeu.

À la fin de sa formation, Alain Françon le marque à son tour par son exigence du texte et la précision de sa direction. De ces rencontres successives, le jeune comédien retient surtout ce qu’elles ont déplacé dans sa manière de jouer, de regarder les autres et d’aborder le plateau.

Changer de peau

De ces expériences naît peu à peu un goût pour les projets qui déplacent les lignes. Charles-Henri Wolff aime les écritures ancrées dans le réel qui peuvent s’en échapper, rejoindre le mythe, le conte ou l’onirisme. Il aime surtout pouvoir passer d’un registre à l’autre, transformer son jeu au fil d’un même spectacle. Avec Guillaume Vincent, il éprouve pleinement cette liberté, de la tragédie au mélodrame jusqu’à la comédie la plus débridée. Une manière de « changer de peau assez régulièrement » qui devient l’un des moteurs de son désir d’acteur. Se transformer, explorer d’autres endroits de jeu, ne jamais tout à fait savoir où le prochain rôle va le conduire.

Son parcours auprès d’auteurs vivants nourrit le même appétit. Le texte n’est plus une matière figée mais évolue au contact du plateau, dans un dialogue constant avec l’écriture et la mise en scène. Cette sensation de construire ensemble lui est précieuse. S’il n’a pas toujours eu le luxe de choisir ses rôles, il connaît aussi, comme beaucoup de comédiens, des périodes où les propositions se font plus rares. C’est précisément dans l’un de ces creux que Marion Siéfert entre dans son parcours.

Jouer sa vie 
Bunker de Marion Siéfert et Matthieu Bareyre © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Jusque-là, Charles-Henri Wolff n’avait jamais vraiment passé d’audition. Les projets étaient venus par les rencontres, les spectacles, les artistes qui l’avaient vu travailler. Avec Daddy, la donne change. Un acteur quitte le projet et Marion Siéfert cherche un remplaçant. Le moment était délicat. Le comédien arrive en fin de droits, n’a plus d’intermittence et n’a même pas payé son forfait téléphonique. L’Odéon tente de le joindre sans succès. Lorsqu’il récupère enfin le message, il ne lui reste que deux ou trois jours pour préparer l’audition.

Il se jette dans le texte et reconnaît presque instinctivement quelque chose chez ce personnage angoissé, névrotique, « complètement barré ». Son propre trac fera le reste. Plutôt que de chercher à le contenir, Wolff décide de jouer avec, de transformer cette tension en matière. « Je jouais un peu ma vie devant Marion », se souvient-il. À la fin de l’audition, elle l’engage.

Daddy marque un tournant. Avec la metteuse en scène, Charles-Henri Wolff trouve une liberté qu’il cherchait depuis longtemps sans encore tout à fait se l’autoriser. Il improvise devant les spectateurs, tente des choses en pleine représentation, éprouve ce qui fonctionne ou non et remet chaque soir le jeu en mouvement. Lui qui avait parfois pu se sentir intimidé face à des partenaires plus aguerris prend désormais toute sa place. Le plateau devient un espace où l’acteur peut chercher, risquer, se surprendre autant que surprendre les autres.

Dans le prolongement de cette première expérience, Marion Siéfert et Matthieu Bareyre lui proposent de rejoindre l’aventure Bunker. La liberté acquise est toujours là, mais le rôle l’entraîne sur un autre terrain. Cette fois, Charles-Henri Wolff doit se glisser dans la peau de Paul, un homme aux antipodes de lui-même.

Fabriquer Paul

Avec la metteuse en scène et son complice à l’écriture, Charles-Henri Wolff découvre un langage de travail singulier, nourri davantage de cinéma et de littérature que de références théâtrales. Le duo avance beaucoup par intuition, dans ce frottement permanent entre le réel et le plateau qui oblige l’acteur à jongler avec les contraires. Les scènes sont très composées, les partitions précises, mais tout doit finir par sembler naître dans l’instant. L’artifice se fond dans le réel, l’humour peut surgir au cœur de la violence et l’acteur doit accepter d’explorer sans toujours savoir où le travail le conduira. Il y trouve une ambition « quasi cinématographique, presque hollywoodienne » et, surtout, un formidable espace de jeu. Il faut absorber l’écriture jusqu’à en faire une seconde peau, s’abandonner à son intensité tout en restant disponible à l’imprévu. Pour celui qui aime tant se transformer, l’aventure a de quoi aiguiser l’appétit.

Dans Bunker, la métamorphose est de taille. Paul dirige un puissant groupe pétrochimique et vit depuis plusieurs années avec sa fille Ami dans un abri de luxe, tandis qu’à la surface une France à +5 °C devient chaque jour un peu plus inhabitable. Bardé de technologies et d’implants neuronaux, il continue depuis les profondeurs à régner sur son empire. Jusqu’à ce qu’Ami cesse de parler et vienne gripper cette mécanique parfaitement contrôlée.

Pour donner corps à cet homme, Charles-Henri Wolff part à la recherche de ses modèles bien réels. Il écoute Patrick Pouyanné, regarde Elon Musk s’épancher longuement face à Joe Rogan et avale des heures de prises de parole de milliardaires auxquels personne, ou presque, ne vient porter la contradiction. Une plongée pas toujours réjouissante, mais instructive. « Les clichés qu’on essaie de défaire sont malheureusement assez réels », constate-t-il.

Détestable humain
Bunker de Marion Siéfert et Matthieu Bareyre © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

L’acteur refuse pourtant de fabriquer un patron maléfique, un stéréotype. Il cherche ce qui peut produire un tel rapport au monde. Ses recherches l’amènent vers des travaux américains consacrés à ces figures de la grande richesse et du pouvoir. Une idée le retient particulièrement. À force d’être récompensés par le système, certains finissent par considérer leur réussite comme la validation non seulement de leurs comportements, mais de leur vision du monde. L’argent confirme leurs choix, leur manière d’agir et finit par ériger ce qui a produit leur fortune en vérité. Prédation, accumulation, argent deviennent alors une forme de réalité objective, presque une nécessité.

Paul s’enferme ainsi autant dans son bunker que dans son propre système de pensée. Il veut tout contrôler, jusqu’aux êtres qui l’entourent. Pour comprendre ce besoin maladif de maîtrise et cette peur du monde extérieur, Charles-Henri Wolff s’intéresse aux comportements paranoïaques et à ce qui pousse certains à se couper peu à peu des autres. Chez Paul, cette logique prend même une dimension quasi messianique, aussi grotesque qu’inquiétante, qui lui permet de justifier des décisions extrêmement violentes sans nécessairement se penser lui-même comme violent.

Reste à ne pas en faire un monstre. Ou plutôt à comprendre comment il le devient. Paul, lui, ne se voit jamais ainsi. Chacune de ses décisions lui paraît justifiée, nécessaire, parfois même responsable. C’est leur accumulation qui finit par dessiner quelque chose de monstrueux. À force de vouloir tout régir, les autres deviennent des pièces qu’il déplace à sa guise. C’est là que le personnage intéresse véritablement Charles-Henri Wolff, dans cet écart entre la violence de ce qu’il produit et la logique qui lui permet de continuer à se donner raison. Jusqu’à dévaster son propre corps.

À force de le fréquenter, le comédien avoue même s’être attaché à Paul. Il lui faut désormais tenir soir après soir cette partition qui réclame « énormément de ressources », physiques autant que mentales.

Après Avignon, Bunker entame une longue tournée qui passera par Gennevilliers, Marseille, Strasbourg, Anvers ou Cergy avant de se poursuivre en 2027. Charles-Henri Wolff retrouvera également La Chambre de l’écrivain de Marc Lainé sur les routes. Pour l’heure, pourtant, il n’a qu’un horizon, Paul. Et encore quelques mois pour explorer tout ce que cet homme qu’il croyait si éloigné de lui peut venir chercher chez l’acteur.


Bunker de Marion Siéfert et Matthieu Bareyre
Création le 19 juillet 2026 à La FabricA – Festival d’Avignon
Durée 2h30

Tournée
Du 17 au 28 septembre 2026 au T2G Théâtre de Gennevilliers CDN dans le cadre du Festival d’Automne
3 et 4 octobre 2026 au Festival Actoral – Marseille
Du 8 au 10 octobre 2026 au Théâtre de la Cité Internationale dans le cadre du Festival d’Automne et du Festival Transforme
14 et 15 octobre 2026 à Malakoff Scène nationale, Théâtre 71 dans le cadre du Festival d’Automne
Du 3 au 13 novembre 2026 au Théâtre national de Strasbourg
4 et 5 décembre 2026 à De Singel, International Arts Center
16 et 17 décembre 2026 à Points Communs Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise dans le cadre du Festival d’Automne

Avec Janice Bieleu, Monica Budde, Lorenzo Lefebvre, Charles-Henri Wolff
Texte – Matthieu Bareyre, Marion Siéfert
Mise en scène – Marion Siéfert
Dramaturgie – Matthieu Bareyre
Concept et réalisation scénographie – Nadia Lauro
Son – Patrick Jammes
Lumière – Manon Lauriol
Costumes – Chloé Courcelle
Musique de « Flux Mental » et de « La Mère » – Gaspar ClausAssistanat à la mise en scène – Noa Landon
Régie générale – Chloé Bouju 
Régie plateau et accessoires – Charlotte Arnaud
Maître d’armes couteaux papillons – Didier Beddar
Chorégraphie “Les Trois Petits Cochons” – Patric KuoCoaching jeu de Janice Bieleu par Ariane Schrack 
Co-fabrication des éléments scénographiques – Marie Maresca et Charlotte Wallet (Animaux et objets), Comédie de Genève (Menuiserie et équipements lumineux)
Création et réalisation du masque et du costume de “la bête” – Lou Thonet

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