Marion Bierry maîtrise très bien la petite scène du Théâtre de Poche Montparnasse. En enfant du théâtre, elle y a monté brillamment de nombreux spectacles, dont tout récemment Le Menteur de Corneille. Avec Quatre-vingt-treize, elle signe un de ses plus beaux spectacles, qui s’appuie sur l’excellence de son adaptation théâtrale de cette « fresque héroïque » de Victor Hugo. Se concentrant sur six personnages, sondant leurs âmes, elle en fait ressortir un message de paix et d’espoir, un appel à la réconciliation dans toute lutte fratricide.
Les uns contre les autres

D’un côté il y a les nobles, représentés par Le Marquis de Lantenac (épatant Stéphane Bierry) et son neveu Gauvain (extraordinaire Alexandre Bierry). Le premier s’accroche au vieux monde de l’Ancien régime. Il revient d’exil à la mort du roi pour prendre la tête de l’insurrection vendéenne. « Qu’est-ce que vous nous chantez avec vos droits ? Droits de l’homme ! Droits du peuple ! Cela est-il assez creux, assez stupide, assez imaginaire, assez vide de sens ! » Le second, Gauvain, jeune homme élevé dans les lumières des penseurs, profondément humaniste, est à la tête des armées républicaines. « La révolution, c’est la concorde et non l’effroi. »
De l’autre, le peuple, celui qui chérit sa liberté promise, incarné par le Sergent Radoub (admirable Benjamin Boyer) et le Capitaine Guéchamp (impeccable Mathurin Voltz). Celui qui subit, à travers Michelle Fléchard (exceptionnelle Pamela Ravassard), cette mère courage qui se débat pour sauver ses enfants. Entre eux, Robespierre, Danton et Marat, qui craignent de perdre pied et décident de réprimer dans le sang l’insurrection vendéenne. Ils envoient Cimourdain (irréprochable Thomas Cousseau), leur plus vertueux et inflexible défenseur. Ce prêtre défroqué fut autrefois le percepteur de Gauvain. Et puis, il y a les enfants, que l’on ne voit jamais mais dont la présence plane sans cesse sur le récit. Garants de l’avenir, leur existence menacée est au centre du drame qui se joue.
Une sombre histoire

Ces chères petites âmes, devenues les Mascottes de Bleus, sont prises en otage par les Blancs. Enfermés dans une tour qui prend feu, ils sont sauvés des flammes par le Marquis, au péril de sa vie et de sa liberté. Devant cet acte de bonté, Gauvain fait évader son oncle. Arrêté sur le champ, le jeune héros est envoyé à l’échafaud par Cimourdain, son père spirituel. Ses derniers mots sont : « Vous rêvez l’homme soldat, je rêve l’homme citoyen. Vous le voulez terrible, je le veux pensif. Vous fondez une république de glaives, je […] fonderais une république d’esprits. » Dès que la lame tranche le cou de Gauvain, Cimourdain se tire une balle. Les deux hommes meurent ensemble dans un ultime geste tragique. Et en 1794, la Révolution française se termine dans un bain de sang.
Un terrain de jeu formidable
Entourée d’une équipe technique très solide, Marion Bierry accomplit un travail de toute beauté. Son décor, une grande toile peinte en fond représentant l’infini d’un ciel rougeoyant, des panneaux mouvants sur lesquels des nuages sont représentés, et un jeu de lumière précis qui lui permet d’installer les ambiances et les lieux, de faire circuler les nombreuses actions. Jouant sur les perspectives, la petite scène se fait immense. Tout est limpide dans les mouvements. Entre les épisodes, la metteuse en scène se permet même de poser des images fortes qui évoquent des tableaux de Delacroix, des marines anglaises ou des reproductions d’époque. Faisant vibrer les émotions, jouant plusieurs personnages, l’interprétation au cordeau de la troupe transporte. C’est magnifique.
Quatre-vingt-treize de Victor Hugo
Théâtre de Poche Montparnasse – Paris
Du 27 août 2026 au 10 janvier 2027
Durée 1h35
Adaptation et mise en scène Marion Bierry
Avec Pamela Ravassard ou Marine Montaut, Benjamin Boyer, Stéphane Bierry, Thomas Cousseau ou Julien Rochefort, Alexandre Bierry, Mathurin Voltz
Voix de Brise-Bleu : Brock et Garlan le Martelot
Scénographie : Arthur Vlad
Peintures : Marguerite Danguy des Déserts
Construction du décor : Brock
Lumières : Stéphane Balny
Costumes : Nora Scheidl.



