Comment la danse est-elle entrée dans votre vie ?
Samar Haddad King : Je danse depuis l’âge de trois ans. Ma mère raconte que je bougeais et fredonnais sans cesse avant même de savoir parler. Elle m’a donc inscrite au ballet. Assez vite, la danse est devenue une manière de communiquer. J’ai aussi reçu une formation classique de piano et de chant choral. Je ne crois pas avoir véritablement choisi cette voie. J’ai plutôt trouvé un langage qui avait du sens pour moi. Une histoire doit m’emmener quelque part, parfois vers le passé, parfois vers un endroit que je ne connais pas encore. La danse est devenue une façon d’y parvenir.
Votre travail mêle danse, théâtre, texte, musique et marionnette. Comment ces langages se sont-ils rencontrés ?

Samar Haddad King : Je ne crois pas que ce mélange n’ait jamais été un choix. Je suis une conteuse et j’utilise le médium qui raconte le mieux une histoire. Parfois, c’est le mouvement. Parfois, le texte, la musique, la marionnette ou le théâtre. Chaque langage peut dire quelque chose qu’un autre ne peut pas exprimer. Les mots nous apprennent détail d’un personnage, mais le corps révèle ce qu’il ne parvient pas à formuler.
La musique peut entièrement déplacer le paysage émotionnel. Le son agit sur le corps avant même que nous comprenions ce que nous entendons. C’est aussi pour cela que je m’intéresse particulièrement au son et aux enregistrements de terrain réalisés en Palestine. Je pars généralement de l’histoire, puis je cherche la forme dont elle a besoin.
Vous avez grandi en Alabama, vécu à New York puis en Palestine et aujourd’hui à Marseille. Qu’est-ce que ces territoires ont construit en vous ?
Samar Haddad King : Je dis souvent que j’ai été une enfant en Alabama, que je suis devenue adulte à New York, mère en Palestine et que j’explore aujourd’hui le milieu de ma vie à Marseille. Chaque endroit m’a offert une manière différente de regarder le monde.
Je n’ai jamais vraiment cherché à séparer toutes ces choses en moi. Grandir au contact de cultures différentes donne simplement plusieurs perspectives parce qu’il n’existe pas forcément une seule façon de faire ni une seule manière de raconter une histoire.
Vivre en Palestine pendant près de vingt ans et y devenir mère a profondément façonné mon regard. Cela m’a aussi appris à être reconnaissante et à ne jamais rien considérer comme acquis.
En 2005, vous fondez Yaa Samar! Dance Theatre à New York. Comment l’aventure a-t-elle commencé ?

Samar Haddad King : Zoe Rabinowitz et moi terminions l’université. Plutôt que d’aller à la grande fête de fin d’études organisée sur un bateau, j’ai repéré un appel à résidence et nous avons décidé de postuler. Dans la foulée, nous avons imaginé un projet autour d’une pièce que j’avais en tête, Hiyaat Noor, la vie de Noor. Dans un bar de l’East Village, je racontais l’histoire à Zoe pendant qu’elle en dessinait le déroulé sur des serviettes en papier. Nous avons obtenu la résidence et tout est parti de là. Ma mère a ensuite enregistré en arabe les nouvelles et les poèmes qui composaient l’univers de la pièce.
Sur les six interprètes de l’époque, trois dansent toujours avec nous. L’un dirige aujourd’hui nos actions autour de l’accessibilité et m’assiste à la mise en scène. Un autre siège au conseil d’administration et n’a presque manqué aucun de nos spectacles depuis qu’il a cessé de danser.
Mais j’ai surtout compris que passer d’une compagnie à une autre pour créer m’intéressait moins que de construire une éthique et une communauté. Je voulais un endroit où l’exploration et la liberté puissent aller de pair avec la responsabilité.
La transmission occupe également une place importante dans votre travail. Pourquoi ?
Samar Haddad King : Former et rencontrer les publics comptent autant pour moi que créer de belles œuvres. L’art est social. En Palestine, les arts traditionnels m’ont toujours inspirée par la manière dont ils se partagent. Ce sont souvent des événements sha’bi, populaires, communautaires, auxquels tout le village peut participer. La frontière entre ceux qui font l’art et ceux qui le regardent n’existe pas nécessairement.
Nous avons justement mené à Genève un atelier avec des femmes venues d’horizons différents. Leur rapport à l’art était très varié. L’une l’avait étudié. Une autre disait que l’art n’avait jamais fait partie de sa vie alors qu’elle avait toujours pensé qu’il aurait dû. Une troisième nous expliquait qu’elle était évidemment une artiste puisqu’elle allait aux mariages et qu’elle y dansait.
Une femme parlait aussi de la cuisine et de l’éducation de ses enfants comme d’un art, et je me reconnais beaucoup là-dedans. Quand vous êtes entouré de personnes qui cuisinent merveilleusement, comment perfectionnez-vous à votre tour votre cuisine ? Il y a un véritable art derrière cela.
Que cherchez-vous dans ces ateliers ?

Samar Haddad King : Une partie de mon travail consiste à reconnaître ces voix et à aider chacun à les développer. Et parfois, il s’agit simplement de s’amuser. Nous avons énormément ri. Les femmes étaient venues avec leurs enfants et nous avons travaillé en arabe. Nous avons joué, fait des échauffements, formé une ronde de dabkeh et leur avons présenté Omar, notre marionnette. Les enfants sont immédiatement allés vers lui. Les adultes étaient un peu plus méfiants au départ, ce que j’ai beaucoup aimé.
Nous avons ensuite fabriqué des marionnettes avec les enfants et les avons fait voler dans la salle. Puis nous nous sommes assis autour d’un thé, d’un café et de fruits. Pour moi, cela faisait pleinement partie de l’atelier. Écouter ces femmes raconter comment elles étaient arrivées ici, ce qui les avait conduites à Genève, ce qu’elles avaient laissé derrière elles. Vingt d’entre elles viendront voir le spectacle en apportant à manger et nous partagerons ensuite un repas. Pour moi, le travail est aussi là. Il ne s’agit pas seulement d’entrer dans un théâtre, de regarder quelque chose et de repartir, mais de créer une nouvelle occasion de se rencontrer.
En Palestine, l’art n’est pas séparé de la culture. Il se mêle aux mariages, aux fêtes, à la nourriture, à la musique, à la famille. Il crée de la communauté. À un moment où tant de sociétés parlent de fracture et d’isolement, ces petites occasions de se retrouver me semblent essentielles.
Qu’est-ce qui vous inspire ?
Samar Haddad King : Mes influences vont de Ghassan Kanafani et Oum Koulthoum à Pina Bausch, Bill T. Jones, Edward Said, Toni Morrison, Peter Brook ou Anton Tchekhov. La littérature, la musique, le théâtre, la danse et le récit palestinien ont toujours coexisté autour de moi. Toutefois, j’ai du mal à séparer l’inspiration de la curiosité. Les gens m’inspirent, la façon dont ils se comportent les uns avec les autres, le langage, les sons, les choses qui ne font pas tout à fait sens. Je suis très attirée par les contradictions. Les formes traditionnelles m’inspirent aussi par la vitalité qu’elles conservent au sein des communautés, tout comme les artistes qui acceptent de transgresser les règles de leur propre discipline. Mais l’inspiration consiste parfois simplement à se trouver quelque part et à remarquer quelque chose. À être attentif.
Et qu’est-ce qui vous nourrit ?

Samar Haddad King : Les gens. J’ai besoin d’être entourée de personnes en qui j’ai confiance. Je mets beaucoup de temps à créer. Tout le monde se moque gentiment de moi parce que je parle lentement, marche lentement et crée lentement. J’ai fini par l’accepter. J’ai besoin de laisser aux choses le temps de se révéler. C’est aussi ce que j’aime lorsque je travaille avec des personnes que je connais depuis des années. La confiance est assez forte pour que nous puissions jouer, ne pas être d’accord, tenter quelque chose de ridicule, le jeter et recommencer.
La musique occupe également une place immense. J’ai une formation classique, mais je m’intéresse de plus en plus au son et aux enregistrements de terrain. Dans Shabaab, Hisham Abu Jabel compose la musique originale tandis que je réalise la création sonore, notamment à partir d’enregistrements effectués en Palestine.
J’aime ce dialogue entre ce qui est composé et ce qui est trouvé. Quelque chose peut avoir été écrit avec le plus grand soin et, soudain, un son venu du monde réel surgit et bouleverse tout.
Pourquoi avoir appelé cette pièce Shabaab, « jeunesse » en arabe ?
Samar Haddad King : Shabaab signifie jeunesse, mais le mot porte aussi cette idée des jeunes comme avenir. Ils m’ont toujours fascinée. Ils peuvent être incroyablement réjouissants, exaspérants, pleins d’espoir et frustrants. Il y a chez eux une forme d’ardeur.
Ce qui m’horrifie, c’est l’énergie déployée pour refermer leur horizon. Nous avons connu des décennies d’occupation et nous traversons désormais un génocide. Des jeunes sont tués sans même être comptés comme ils devraient l’être. Ils sont réduits à des chiffres ou tout simplement effacés du récit.
Je voulais donc partir de la jeunesse. La pièce commence lorsqu’ils sont enfants parce qu’il existe quelque chose de très important dans ce moment où le monde n’a pas encore complètement décidé qui vous êtes.
Et malgré tout, ils continuent d’avoir des amis, des familles, de l’humour, des désirs, une culture. Ils continuent d’imaginer. Pour moi, c’est aussi cela que signifie shabaab. L’avenir, même quand quelqu’un s’acharne à vous convaincre que vous n’en avez pas.
Vous travaillez depuis longtemps avec Mohammed Smahneh et Yousef Sbieh. Pourquoi placer leur amitié au cœur de la pièce ?
Samar Haddad King : Je travaille avec Mohammed depuis treize ans et avec Yousef depuis douze. Ils sont amis et complices depuis longtemps. Ce qui m’intéresse dans leur relation, c’est tout ce qu’elle peut contenir. De la rudesse, de l’humour, de l’agacement, de l’amour, de l’intimité. Il existe entre eux un engagement extraordinaire.
Je l’observe chez Mohammed et Yousef, mais aussi chez moi, dans les amitiés de mon enfant, entre mon mari et ses amis ou chez les jeunes hommes avec lesquels j’ai travaillé en Palestine. Il y a quelque chose de très beau chez des êtres qui choisissent, encore et encore, de rester liés les uns aux autres.
Pourquoi teniez-vous autant à montrer la tendresse de ces deux hommes ?

Samar Haddad King : Parce que la violence coloniale ne cherche pas seulement à contrôler les corps. Elle fabrique aussi des récits sur ce que seraient les gens.
Il existe une longue histoire qui consiste à décrire les hommes arabes et africains avec des mots comme « sauvage », « barbare » ou « animal ». Des mots qui effacent presque toute possibilité de complexité. Et ces mots n’ont pas disparu, ils continuent d’être employés. Il suffit de penser à Carcassonne, où quatre policiers municipaux viennent d’être suspendu après la révélation de propos racistes, sexistes, homophobes et complotistes.
Lorsque vous êtes sans cesse représenté à travers la brutalité, il reste très peu de place pour la tendresse, la gêne, l’amour, le regret, le désir ou la vulnérabilité. Il était donc essentiel de montrer ces deux hommes comme des êtres humains à part entière. Ils sont en colère, drôles, difficiles, aimants. Ils ont des désirs, des regrets, des souvenirs. Parfois, ils sont simples. Nous le sommes tous à notre manière.
La tendresse n’est pas là pour les rendre plus acceptables. Elle est là parce qu’elle est vraie. Insister sur cette vérité constitue pour moi une forme de résistance. Il s’agit de résister à l’image étriquée plaquée sur le corps masculin arabe et d’affirmer toute l’étendue de l’expérience humaine qu’il porte.
Qu’apporte la marionnette créée par Sipho Ngxola que les corps de deux performeurs ne peuvent raconter seuls ?
Samar Haddad King : La marionnette demande au public de suspendre son incrédulité. Dès que vous acceptez de croire qu’un objet inanimé respire et possède une vie, vous entrez dans un autre monde. C’est très important dans cette pièce.
Les corps adultes de Mohammed et Yousef portent déjà des histoires. Ils portent aussi les préjugés du spectateur sur le corps masculin arabe, particulièrement pour des publics extérieurs à notre région. La marionnette offre une autre porte d’entrée.
Elle est petite, vulnérable. Elle peut nous ramener à l’enfance, devenir un souvenir, un rêve, une conversation qui a eu lieu des années auparavant. Je ne peux pas rendre Mohammed ou Yousef plus petits, mais elle le peut. Et cette petitesse fait naître une vulnérabilité.
Je ne veux pourtant pas qu’elle remplace les corps réels. Ces hommes doivent être vus. Pas dissimulés derrière elle, mais présents à ses côtés, dans toute leur complexité. La marionnette ouvre simplement une porte que le corps seul ne peut pas toujours ouvrir.
La langue arabe participe-t-elle du même mouvement ?

Samar Haddad King : Certaines choses ne se traduisent jamais complètement. Un mot peut porter une histoire, une relation, un sentiment, une forme d’humour particulière. Même le mot « lion » me passionne. Dans Shabaab, vous entendez asad, le terme courant, mais aussi ghandanfar, qui possède une dimension plus mystique, littéraire, presque effrayante. L’arabe offre tant de façons de décrire une même chose selon le contexte et le sentiment que l’on cherche à provoquer.
Bien sûr, quelque chose se perd dans la traduction. C’est précisément là que la danse et la marionnette interviennent. Lorsque les mots ne peuvent pas tout transmettre, le corps le peut. La marionnette le peut. La musique et le son le peuvent.
La musique de Hisham participe du même monde. Il compose les partitions originales tandis que je réalise la création sonore à partir d’enregistrements de terrain venus de Palestine. J’aime ce dialogue entre le composé et le trouvé, entre quelque chose qui a été délibérément créé et quelque chose qui a simplement été entendu puis capté. La guitare classique s’est imposée par sa fragilité et sa tendresse. Elle provoque cette sensation physique qui fait se hérisser les poils lorsque l’émotion vous submerge, que ce soit la peur, la gêne ou l’amour. Cette délicatesse me semblait essentielle.
La musique construit ainsi le monde émotionnel de ces deux hommes. La danse, la marionnette, la langue, le son et la musique deviennent différentes manières de dire ce que chacune de ces formes, seule, ne pourrait tout à fait exprimer.
Shabaab de Samar Haddad King – Cie Yaa Samar! Dance Theatre
Spectacle en anglais et en arabe, surtitré en français, dès 14 ans
La Bâtie – Festival de Genève
Scènes du Grütli
Du 9 au 12 septembre 2026
durée 55 min
Tournée
1er et 2 octobre 2026 aux Subs dans le cadre du festival Optimisme Ambient, Lyon (France)
10 octobre 2026 au Festival en Ribambelle du Théâtre Joliette, Marseille, France
25 octobre 2026 Théâtre le Rio / Jaou Festival – Tunis, Tunisie
30 janvier – 4 février 2027 au Théâtre de la Bastille – Paris, France
Conception, texte et direction de Samar Haddad King
Chorégraphie de Samar Haddad King en collaboration avec Yousef Sbieh & Mohammad Smahneh
Avec Yousef Sbieh & Mohammad Smahneh
Voix off – Yousef Sbieh
Musique originale d’Hisham Abu Jabal
Conception sonore de Samar Haddad King
Dramaturgie et mise en scène de marionnettes d’Enrico Dau Yang Wey
Création lumière de Muaz Aljubeh
Conception marionnettes de Sipho Ngxola (Ukwanda Collective)
Décor de Shnsho Muhanad
Traduction de Chrystèle Khodr



