Anne Charrier © François Fonty
Anne Charrier © François Fonty

Anne Charrier, une artiste intense et libre 

Après le Théâtre des Halles à Avignon, la comédienne reprend à la rentrée Rose Royal, solo incandescent, au Studio de la Comédie des Champs-Élysées. Elle y incarne une femme blessée et ardente, portée par une présence vibrante.
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À deux pas de Bastille, dans un café animé, Anne Charrier s’installe. Le regard est noir et rieur, les cheveux tirés en queue de cheval. Le sourire est lumineux, la parole fluide. Loin de la gravité des personnages qu’elle incarne le plus souvent, à l’écran comme sur scène, elle rayonne, épanouie. D’emblée, elle capte l’attention. Le charme est discret, la voix douce, légèrement gouailleuse.

Au fil des rôles, elle a imposé une large palette de jeu. Du personnage de prostituée de luxe dans Maison Close sur Canal+, à une commissaire au caractère brut et bien trempé dans l’adaptation du roman de Michel Bussi, Maman a tort, jusqu’à une tueuse de zombies dans The Walking Dead: Daryl Dixon, elle n’a jamais cessé de se réinventer.

Un « accident » nommé théâtre
Le canard à l'orange de de William Douglas Home, mise en scène de Nicolas Briançon © Céline Nieszawer
Le canard à l’orange de de William Douglas Home, mise en scène de Nicolas Briançon © Céline Nieszawer

Rien ne la destinait à devenir comédienne. « Je viens d’un milieu d’artisans, mon père était maçon et ma mère l’aidait au secrétariat. Jouer n’était pas une option. On n’allait pas au théâtre, je ne l’ai découvert qu’à travers la télévision », raconte-t-elle. Née non loin de Ruffec, elle grandit dans un environnement culturel où la littérature occupe une place centrale, alors que le cinéma et l’art vivant y sont presque absents. Ses premiers émois de spectatrice sont télévisés, devant Au théâtre ce soir. Fascinée, elle rêve sans trop y croire.

Des rêves plein la tête, elle quitte la Charente pour Paris. À son arrivée, elle s’inscrit à des cours de théâtre « sans trop savoir ». Très vite, elle découvre une vocation. « Le théâtre a été un accident », sourit-elle. Après quelques tâtonnements, elle intègre l’ESAD, l’École supérieure d’art dramatique de la Ville de Paris. Là, tout change. Elle croise Nicolas Briançon, professeur et futur mentor (Le Canard à l’orange), qui l’incite à prendre au sérieux ce talent qu’elle n’ose pas encore nommer. « Je voulais faire le pitre. Nicolas m’a poussée vers des rôles plus incarnés, plus tragiques. Il m’a donné ma chance. »

Télé, cinéma et théâtre, un équilibre fragile

Ses débuts sont décousus et joyeux, entre pubs, auditions avec de petites compagnies et un cachet dans la série H. Elle joue La Nuit des rois au Lucernaire tout en multipliant les castings. L’image et la scène avancent de front, sans hiérarchie. « L’ambition est venue en faisant », dit-elle simplement.

Le grand public la découvre dans Maison Close sur Canal+ (2010–2013). Véra, la prostituée au regard dur et au cœur fragile, devient un rôle fondateur. L’expérience est parfois douloureuse, mais elle se nourrit surtout d’une troupe de femmes soudées. « On s’appelle encore, on se voit régulièrement. », dit-elle avec chaleur. Le lien humain prime toujours. La comédienne a d’ailleurs partagé l’affiche de la Pépinière théâtre à la même période avec Valérie Karsenti, qui jouait la tenancière du bordel, et Pascale Arbillot, dans Chambre froide de Michele Lowe

Au cinéma et à la télévision, elle cultive l’éclectisme. Une gendarme ayant un problème avec l’alcool dans Eclipse au côté de Claire Keim, une psy gentiment à côté de ses pompes dans Marjorie, des personnages cabossés et ambivalents. « Je suis sensible aux rôles singuliers. J’ai besoin qu’il y ait un vrai personnage à défendre. » Elle avoue aussi se laisser toucher par « l’envie des autres », quand on l’appelle en lui disant qu’on pense à elle.

Mais c’est sur scène qu’elle retrouve le vertige. « Le théâtre, c’est la peur viscérale, le fil tendu, le frisson. » Avec Rose Royal, son premier seul-en-scène, cette peur s’est amplifiée. « Je ne l’avais jamais expérimentée à ce point. » Sans partenaire pour partager les doutes, elle a dû inventer une nouvelle discipline, une concentration extrême.

Le désir d’un texte
En attendant Bojangles d'après le roman d'Olivier Bourdeaut, mise en scène de Victoire Berger-Perrin © Évelyne Desaux
En attendant Bojangles d’après le roman d’Olivier Bourdeaut, mise en scène de Victoire Berger-Perrin © Évelyne Desaux

Avant la nouvelle de Nicolas Mathieu, un autre texte l’avait déjà saisie de plein fouet. En lisant En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut, elle ressent une évidence. Elle cherche aussitôt à savoir qui détient les droits et découvre qu’ils sont à Victoire Berger-Perrin. Les deux femmes se connaissent. Anne l’appelle, pleine d’élan. La metteuse en scène hésite, puis la rappelle un mois plus tard pour lui proposer d’incarner cette mère fantasque qui perd peu à peu pied avec la réalité. 

Cette expérience marque une étape. « Je suis plutôt passive, j’attends qu’on vienne me chercher. Mais là, je sentais qu’il fallait que j’y aille. J’en avais très envie », confie-t-elle. En attendant Bojangles et Rose Royal deviennent deux jalons essentiels, deux évidences qui l’ont poussée à affirmer son désir de texte.

La rencontre avec Romane Bohringer et Nicolas Mathieu

Avec Rose royal, tout commence par une lecture. En découvrant la nouvelle de Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018, elle s’y reconnaît. « J’avais l’impression, comme dans tous ses textes, qu’il parlait de mon adolescence, de mon monde. Dans cette nouvelle tout particulièrement, je reconnaissais des femmes que j’ai vues, que j’ai peut-être été. »

Elle demande les droits, reste à trouver la bonne personne pour l’accompagner. Caroline Verdu, directrice du Théâtre de la Pépinière, lui conseille de rencontrer Romane Bohringer. Le courant passe aussitôt. La comédienne – metteuse en scène la pousse à assumer l’adaptation. « Je ne voulais pas, je me disais que ce n’était pas mon métier. Mais Romane m’a dit que c’était déjà ma voix. » Elle accepte alors, épaulée par Gabor Rassov, qui l’aide à structurer et théâtraliser la matière.

De cette collaboration naît un seul-en-scène intense. Créé à Avignon l’été dernier au Théâtre des Halles, le spectacle séduit par sa tension dramatique et la crudité vibrante de son interprétation.

Une femme face au vertige
Rose royal d'après la nouvelle de Nicolas Mathieu, mise en scène de Romane Bohringer © François Fonty
Rose royal d’après la nouvelle de Nicolas Mathieu, mise en scène de Romane Bohringer © François Fonty

Rose Royal, qu’elle porte littéralement sur ses épaules, raconte l’histoire d’une femme de cinquante ans, amoureuse et désabusée, qui croit trouver la liberté dans un nouvel amour, mais s’enferme dans une dépendance destructrice. Anne Charrier y met beaucoup d’elle-même, sans confusion mais avec sincérité. « Je parle de moi, de mes copines, de mes cousines, de femmes de ma famille », dit-elle.

Elle explore aussi une mémoire générationnelle. Les combats féministes, les illusions d’indépendance, les compromissions silencieuses. « On croyait être libres, mais on laissait passer des choses énormes. » La résonance est intime et politique, et donne au texte une force supplémentaire.

La fidélité comme fil conducteur

Dans son parcours, une constante se dessine : la fidélité. À ses premières rencontres, comme Nicolas Briançon. À ses compagnes de jeu, comme les filles de Maison Close. À ses metteurs en scène, de Romane Bohringer à ceux qui l’ont accompagnée à ses débuts. Fidélité aussi à ses intuitions littéraires. Et à ce désir de diversité qui ne l’a jamais quittée. « Ce qui me plaisait à l’école de théâtre, c’était de passer de Feydeau à Racine. »

Elle n’écarte pas l’idée de revenir un jour à la tragédie, même si son chemin l’a conduite davantage vers le théâtre privé et contemporain. Elle aime cette ligne de crête, « très anglaise », entre comédie et tragédie, qui traverse Rose Royal comme nombre de ses rôles.

Paris après Avignon
Rose royal d'après la nouvelle de Nicolas Mathieu, mise en scène de Romane Bohringer © François Fonty
Rose royal d’après la nouvelle de Nicolas Mathieu, mise en scène de Romane Bohringer © François Fonty

Après la belle exploitation à Avignon, le seul-en-scène s’installe au Studio de la Comédie des Champs-Élysées à partir du 12 septembre prochain. Dans cette salle plus intime, le huis clos promet d’être encore plus oppressant. « À Avignon, en extérieur, il y avait toujours une échappée, un oiseau, un bruit. Ici, on sera enfermés avec elle, dans cette scénographie qui rappelle autant un hôpital, une chambre nuptiale, une chambre funéraire que l’intérieur d’un cercueil », dit-elle. 

Ce rendez-vous marque une nouvelle étape. Avec cette aventure très personnelle qu’elle partage avec Romane Bohringer, Anne Charrier s’affirme désormais comme une actrice libre, capable de porter seule un texte jusqu’à l’incandescence.

Pour la comédienne, « Jouer, c’est se mettre en danger, sans jamais se lasser d’avoir envie. » Singulière, intense, lumineuse, elle cultive, loin des projecteurs, un parcours éclectique, riche d’expériences et de rôles marquants. Ce qui compte le plus pour elle, c’est l’art et profiter du monde qui l’entoure, de ses fidèles amis et camarades de jeu, et toujours aller de l’avant sans autre impératif que le plaisir d’être sur un plateau de télé ou de théâtre. Au fond, de vivre !


Rose Royal, librement adapté du roman de Nicolas Mathieu paru aux éditions in8, 2019.
Studio de la Comédie des Champs-Elysées
Du 12 septembre au 28 décembre 2025
Durée 1h10
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Théâtre des Halles – Festival Off Avignon
5 au 26 juillet 2025 – Relâches les mercredis 9, 16 et 23 juillet 2025 à 21h30

Adaptation Anne Charrier et Gabor Rassov
Mise en scène Romane Bohringer
Avec Anne Charrier
Assistanat à la mise en scène Aurélien Chaussade

Lumières Thibault Vincent
Costumes Céline Guignard-Rajot

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