C’est l’histoire d’un livre qui s’écrit sous nos yeux et celle de son auteur qui s’apprête à mourir. C’est l’histoire du théâtre qui prend vie, de l’imaginaire qui se fond dans le réel, de l’art qui sépare ceux qui s’aiment et de celui qui les rassemble. Aux côtés de sa compagnie, Simon Falguières signe avec Le Livre de K un conte d’une grande poésie et d’une rare profondeur dramaturgique.
Un théâtre à nu

Le théâtre que compose le metteur en scène n’éclate pas d’un coup sans crier gare. Il s’instille peu à peu, dès les premiers instants du spectacle, pour grandir imperceptiblement. Dans son écriture comme dans sa scénographie, l’artiste se garde bien de tout dévoiler d’emblée. Il prend au contraire le contrôle du temps et de l’espace afin de développer les différentes couches de son récit.
Pourtant, rien n’est dissimulé. Le plateau comme lieu de représentation apparaît dans sa nudité la plus totale. Les coursives et les cintres sont à vue, dévoilant le squelette infini des possibles et ouvrant le champ de vision dans ses plus vastes perspectives. C’est là que Simon Falguières a choisi de donner vie à sa fable. En témoigne l’immense mur blanc qui obstrue encore l’horizon, recouvert des pages du livre qui est déjà écrit, ou de celui qu’il reste à inventer. Car dans son pays des merveilles, la réalité semble se nourrir de la fiction, au moins autant que l’inverse.
Les mots du poète
Ce n’est pas pour rien si Le Livre de K ouvre son prologue sur la figure de l’auteur, avant de glisser vers l’histoire que celui-ci tente d’écrire. Avec ce premier pas vers la mise en abyme, cette entrée raccroche le public à une vérité tangible. Mais la poésie peut bien des choses. Elle est capable de mêler présent, passé et futur, tout comme elle peut ressusciter les morts et condamner les vivants.
Or dans cette pièce, le théâtre n’est pas sans conséquence. De la même manière que Shakespeare se plaisait à le convoquer comme révélateur du monde, la compagnie Le K lui donne un rôle primordial. Sans lui, sans l’art, rien ne subsisterait de cette œuvre et de ses âmes. Qu’adviendrait-il alors de cette famille déchirée sur qui se centre le fameux livre, ces personnages issus d’un esprit si fertile que leur existence en est devenue palpable ?
Ce que peut la poésie

Avec la complexité dramaturgique des grands récits, Simon Falguières tisse une toile dont chaque fil dépend de tous les autres. C’est ainsi qu’il prend spectateurs et personnages au piège de sa narration, les menant avec une apparente évidence d’un degré à l’autre. Pour cela, il s’appuie aussi bien sur la machinerie que sur les codes théâtraux avec lesquels lui et sa troupe s’amusent à jouer. Comme extirpés d’une caverne merveilleuse, les costumes de Lucile Charvet et les accessoires d’Alice Delarue donnent corps à une fantasmagorie d’une pesante légèreté.
Dans cet endroit dédié à la représentation comme art, les lumières de Léandre Gans créent à leur tour des espaces qui oscillent entre la brume des rêves et l’implacable réalité. Ici naviguent les interprètes – un chœur solide – qui, dans l’atmosphère sonore imaginée par Hippolyte Leblanc et l’auteur du spectacle, se parent des différents masques du conte avec une précision essentielle. Parce qu’ils ne doutent jamais de la poésie qui les crée, les personnages portent en eux la force des mots, celle qui invente le monde aussi bien qu’elle le détruit.
L’art de résister
À travers une pièce qu’il parsème délicatement d’éléments personnels, le metteur en scène développe surtout un récit qui cherche en lui-même sa raison d’être. Par le biais de cette famille tiraillée dans un monde où l’art est clandestin, Le Livre de K se révèle comme un acte de résistance politique qui irradie sans être nommé. Simon Falguières conjure ainsi la malédiction du conte en lui opposant son arme la plus efficace. En cela, la machine théâtrale qu’il met en place est redoutable. Au poète survit toujours le poème, c’est ce qui le rend sublime.
Le Livre de K de Simon Falguières
ThéâtredelaCité -Toulouse
Du 12 au 19 novembre 2025
Durée 2h45.
Tournée en construction
Texte, mise en scène et scénographie : Simon Falguières / Le K
Avec Florence Banks en alternance, Rosa-Victoire Boutterin, Mathilde Charbonneaux, Lomane de Dietrich, Simon Falguières, Karine Feuillebois, Myriam Fichter, Charly Fournier, Pia Lagrange en alternance, Liza Alegria Ndikita, Stanislas Perrin et Mathias Zakhar
Assistanat : Lolita de Villers
Dramaturgie LSF : Vincent Bexiga
Lumières : Léandre Gans
Régie lumières : Didier Barreau, Philippe Ferreira, Thelma Sanchez-Battestini
Accessoires : Alice Delarue
Musique et conception sonore : Hippolyte Leblanc et Simon Falguières
Régie son : Jonathan Mathieu et Coline Honnons
Surtitrage et création vidéo : Typhaine Steiner
Régie vidéo : Éric Andrieu et Manuel Rufié
Costumes : Lucile Charvet
Réalisation costumes : Marion Moinet et Maïalen Biais
Régie habillage : Muriel Senaux et Sabine Rovere
Régie plateau : Alice Delarue et Roméo Rebière, Simon Clément et Flavien Renaudon
Régie générale : Clémentine Bollée et Léo Thévenon
Régie son : Hippolyte Leblanc
Accompagnement scénographique : Emmanuel Clolus