À l’abri d’un chapiteau, une série de ventilateurs encercle une piste de tapis noir. Les pales légèrement orientées vers le sol, les appareils sont encore inertes, tout juste annonciateurs d’une tempête à venir. Tout autour, les spectateurs de tous âges ont pris place sur le parquet ou sur les bancs. Ils attendent, tandis qu’autour d’eux la pénombre s’épaissit, laissant un puits de lumière au centre du plateau. Les cris et les rires ont beau traverser la toile depuis l’extérieur, un silence relatif finit par s’imposer, bientôt rompu par d’étranges notes d’une musique presque expérimentale.
Sous le vent

À peine avancé sur la piste dans son long manteau noir, Silvano Nogueira (en alternance avec Cécile Briand) commence alors à opérer. Au sens médical du terme. Ciseaux à la main, la silhouette imposante dans cet espace contraint, il découpe méticuleusement le sac plastique déplié devant lui. Le geste sûr, il sépare les morceaux et les rafistole avec du ruban adhésif, avant de les greffer à un autre sac. Sous les regards curieux et interrogateurs qui l’observent, l’interprète, muet, poursuit son rituel jusqu’à déposer sa création au centre du plateau, puis active un à un les ventilateurs qui l’entourent.
Lentement, la créature se déploie au gré du souffle constant du foehn, ce vent sec et chaud, qui vient s’engouffrer dans le plastique. En quelques instants, l’anthropomorphisme faisant son œuvre, le sac prend des airs de petit être tournoyant sur ses deux jambes, bientôt rejoint par bien d’autres congénères. Dans les enceintes, les notes d’Ivan Roussel se muent peu à peu en Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy. S’engage alors un ballet qui s’affranchit de toute présence humaine. À ceci près que, depuis une table en retrait de la piste, Silvano Nogueira continue, en marionnettiste à un doigt sur sa télécommande, de contrôler la puissance du vent.
Vague plastique
L’écriture technique de Phia Ménard est d’une précision épatante et résonne avec un potentiel poétique surprenant. D’envolées épiques en pirouettes pleines de grâce, les marionnettes de plastique semblent mues d’une liberté sans borne, dans cette colonne d’air aux frontières impalpables. Avec L’Après-midi d’un foehn Version 1, bien avant Nocturne (Parade) créé cette saison, la metteuse en scène se familiarise pour la première fois avec le vent comme matière malléable. Elle en tire une pièce aussi fine dans sa conception que percutante dans son propos. Car toute la poésie de l’esthétique n’efface pas ce sur quoi celle-ci repose.
À l’instar de l’interprète, difficile de ne pas se sentir soudain submergé par cette vague plastique dont l’image-pétrole l’emporte sur l’enchantement. Dans une ambiance qui s’assombrit, et alors que la musique de Debussy se perd dans de lourdes nappes, se forme alors un duel poignant entre le créateur-marionnettiste et son œuvre. Davantage que la fable écologique qui se lit sans mal, c’est surtout dans ce rapport de toute-puissance de l’un sur l’autre, que ce spectacle provoque sa sensation la plus forte. Une émotion qui dure depuis près de vingt ans et qui se manifeste avec toujours autant de vigueur.
L’après-midi d’un foehn Version 1 de Phia Ménard
Créé en novembre 2008
Vu à la Cité européenne du théâtre – Domaine d’O – Montpellier dans le cadre du festival Saperlipopette
9 et 10 mai 2026
Durée 25mn.
Tournée
22 mai 2026 dans le cadre du Festival Woke du Théâtre 14 – Paris
Conception et écriture de Phia Ménard
Assistée de Jean-Luc Beaujault
Interprétation en alternance – Cécile Briand, Silvano Nogueira
Création de la bande sonore – Ivan Roussel d’après l’œuvre de Claude Debussy
Diffusion de la bande sonore, en alternance – Olivier Gicquiaud, Ivan Roussel, Manuel Menes
Conception des marionnettes – Phia Ménard
Réalisation des marionnettes – Claire Rigaud
Régisseur général – Olivier Gicquiaud