Ils sont trois, puis quatre. Vêtus de survêts à paillettes, baskets compensées, talons aiguilles, bottes de cuir, shorts ou leggings, ils bavardent, s’amusent dans le brouhaha de l’entrée du public, comme si rien autour n’avait d’importance. De leurs échanges, on ne perçoit d’abord que des borborygmes, des sons étouffés. Et pourtant, tout est déjà là. Une jeunesse contemporaine face à ses vertiges. Qu’est-ce que cela signifie être gay, queer, bi, lesbienne, femme, dans un monde encore puissamment hétéronormé ?
Loin de chercher des réponses dans l’actualité immédiate, le spectacle plonge dans les œuvres d’auteurs disparus. Comme si, pour mieux comprendre le présent, il fallait convoquer les morts. René Crevel, Guillaume Dustan, Jean Cocteau, Hervé Guibert. La fête devient nécropole, la célébration se teinte de deuil, la joie frôle sans cesse l’abîme.
René Crevel ou la beauté du désespoir

Le cœur battant du spectacle repose sur La Mort difficile de René Crevel, sans doute son roman le plus bouleversant, le moins surréaliste, le plus frontalement autobiographique. Imperceptiblement, la fiction prend chair. Derrière un rideau translucide, Angie Mercier change de costume et devient la mère de Pierre (Roman Kané). Elle se plaint, s’effondre, accuse les coups, se rebelle face à ce délitement hors de sa norme bourgeoise. Son mari est fou, son fils l’épuise, il n’est pas dans le moule.. À une amie, elle confie son désarroi, évoque Diane, la jeune fille qui aime Pierre d’un amour platonique.
Mais très vite, le monde déraille. Le surréalisme de René Crevel fait basculer la conversation feutrée en orgie grotesque, avant que l’arrivée de Pierre ne renvoie chacun à sa place. Le mal-être de l’auteur affleure. Son amour douloureux pour Arthur Bruggle (Aymen Bouchou), musicien américain fantasque autant que charismatique, son désir contrarié, sa peur de vivre, sa difficulté à aimer au-delà de la norme. Quand enfin il accepte l’idée d’aimer l’homme de sa vie, de l’assumer, tout s’effondre. Le précipice s’ouvre. À quoi bon vivre, quand le monde refuse ce que l’on est ?
Dustan, le corps comme champ de bataille
En contrepoint de cette langue magnifique, noire, presque élégiaque, Simon-Élie Galibert convoque l’irrévérence trash de Guillaume Dustan. Thomas Gonzalez, extravagant, déjanté, magnétique, incarne cette parole sans filtre, sexuelle, provocatrice, volontairement impudique. Il donne de son corps, de sa voix, de sa sueur. Il secoue, choque, amuse, séduit, dérange. Mauvais goût assumé, humour corrosif, énergie punk, l’écrivain, mort des suites du VIH en 2005, surgit comme une gifle.
Face à la tragédie intérieure de René Crevel, Dustan hurle le droit au plaisir, au désir, à l’excès, à refuser l’existence de la dualité du genre. Là où l’un s’effondre sous le poids des normes, l’autre les piétine joyeusement pour mieux accepter sa fatidique fin. Deux écritures, deux époques, mais une même urgence : survivre dans un monde qui préfère les voir disparaître.
Une scénographie de l’errance
La scénographie de Marjolaine Mansot épouse cette tension. Rideaux transparents ou roses, espaces en bois brut, tables couvertes d’objets sous cellophane, les personnages errent dans un monde instable, entre showroom, chambre mentale et boîte de nuit fantôme. Les corps traversent les espaces, cherchent l’amour, cherchent leur place.
La mise en scène avance par contrastes, passant du lyrisme sombre de Crevel aux vidéos chocs et aux irruptions burlesques de Dustan. Les temporalités se croisent, les écritures se contaminent, et dans cette collision surgissent d’autres manières de penser le monde, à l’heure même où nos sociétés occidentales se replient, où les violences homophobes se banalisent à nouveau. Race d’Ep rappelle qu’hier déjà, aimer pouvait tuer.
Un monologue comme uppercut
S’il ne fallait retenir qu’un moment, ce serait sans doute le monologue hallucinant tiré de LXiR de Dustan, porté par Thomas Gonzalez, tous poils dehors, corps offert, parole dévastatrice. Un moment d’anthologie, outrancier, drôle, violent, jouissif, qui enfonce le clou et met à terre les bien-pensants, les coincés du désir, les moralistes fatigués. Un cri nécessaire. Un électrochoc vibrant.
Race d’Ep évoque nos métamorphoses intimes, entre ce que la société attend de nous et ce que nous rêvons d’être. Derrière la beauté rare du texte de Crevel se dessine le drame de générations sacrifiées, d’hommes et de femmes broyés par une norme binaire qui pousse à la honte, au silence, parfois au suicide. Face à cela, Dustan oppose la provocation, l’excès, le rire, comme autant de stratégies de survie.
La distribution est épatante. Aymen Bouchou est troublant, Thomas Gonzalez iconoclaste, Roman Kané bouleversant de vérité, Angie Mercier étonnant, Claire Toubin lumineuse. Ensemble, ils font de Race d’Ep non seulement un spectacle, mais un espace de résistance. Un lieu où les morts parlent encore pour que les vivants puissent enfin respirer.
Envoyé spécial à Béthune
Race d’Ep – Réflexions sur la question gay d’après La Mort Difficile de René Crevel & Génie Divin et LXiR de Guillaume Dustan
La Comédie de Béthune
3 au 5 février 2026
Durée 2h environ.
Tournée
9 au 11 février 2026 au ThéâtredelaCité – Toulouse
Conception de Simon-Élie Galibert
Avec Aymen Bouchou, Thomas Gonzalez, Roman Kané, Angie Mercier, Claire Toubin
Dramaturgie de Rachel De Dardel
Scénographie et costumes de Marjolaine Mansot
Régie générale et création vidéo de Typhaine Steiner
Chorégraphie de Yumi Fujitani
Lumière de Louisa Mercier
Son de Félix Philippeconstruction décor – Ateliers de la Comédie de Caen CDN de Normandie