Robe grise fluide, veste noire, fleurs dans les cheveux, Phia Ménard accueille le public dans son petit cirque de poche. Accompagnée de ses fidèles complices, Fabrice Ilia Leroy, en alternance avec Cécile Briand, elle indique à chacun sa place. Construite spécialement pour l’occasion, cette piste de bois, entourée d’une dizaine de ventilateurs noirs et de gradins sur trois niveaux pouvant accueillir environ 130 personnes, compose un monde à elle seule. Lorsque le noir envahit l’espace, elle devient le territoire de mille contes, de mille histoires, de mille vies.

Mais bien avant que la fable ne commence, résonnent déjà les galops d’un cheval. La spatialisation sonore, particulièrement soignée, rend cette chevauchée, qui se fond musicalement parlant avec celle des Walkyries de Wagner, de plus en plus réelle. Précédant les mots, les sabots frappent le sol et, déjà, se dessine le poème de Goethe. Puis une voix fend l’air, douce, presque chuchotée, livrant les clés du conte visuel à venir. En s’emparant du Roi des Aulnes, Phia Ménard entraîne le public dans le sillage du destrier, au plus près de l’enfant blotti contre son père. La mort s’avance, mais loin d’être terrifiante pour le petit garçon, elle se métamorphose sous les traits d’un roi barbu et de ses filles. La métaphore s’installe.
Une fable sous tension
Bien que lové contre la poitrine paternelle, l’enfant est confronté à l’horreur de la guerre, à la brutalité du monde des adultes. Seule la fable en adoucit les contours, sans jamais voiler l’issue fatale. Dans cet univers onirique, les plastiques prennent forme humaine, s’animent et dansent dans les airs. L’enfant translucide danse avec sa destinée, vole entre ciel et terre, entre ici-bas et l’au-delà.
La ronde macabre peut alors commencer. Luttant contre les éléments, un homme de plastique transparent tourne, virevolte, se gonfle, fier, avant de chuter pour mieux se redresser. Bientôt, une multitude de mini-squelettes volants l’assaillent et l’entraînent vers sa fin. Ainsi se déploie une succession de tableaux d’une rare beauté, presque sans intervention humaine. Ces êtres de plastique translucide évoquent les terreurs d’hier et d’aujourd’hui : guerres meurtrières, despotes prêts à tout pour un peu plus de pouvoir, figures autoritaires rêvant d’un monde à leur image, où toute différence serait gommée par les armes, les canons, les bombes. Dans cette folle farandole, l’enfant et son ballon vert, couleur d’espérance, peinent à résister à la fureur des hommes.
Le souffle comme résistance

Sans un mot, porté seulement par le souffle des ventilateurs et un jeu de lumière signé Éric Soyer, Phia Ménard, avec son complice à la dramaturgie Jonathan Drillet, compose une œuvre plastique d’une saisissante intensité, où la vie et la mort s’entrelacent. Le tunnel est long, sombre, macabre, mais au-delà de la noirceur de l’âme humaine, une lumière persiste, celle de la liberté. Plus forte que tout, l’âme de l’enfant survit, virevolte dans une dernière danse, libre, presque insoumise.
La magie opère, la performance captive. Le bal de ces silhouettes de plastique hypnotise. D’une valse de Chopin à l’air de la Reine de la nuit de Mozart, dans une version nasillarde, se déploie tout un monde de vengeance, de conflits et de paix bafouée. Ici, avec presque rien, un univers entier prend corps. Si Phia Ménard, ou l’un de ses fidèles acolytes, n’est jamais loin pour veiller au bon déroulement de la mécanique fragile, ce sont avant tout ces êtres de vent et de plastique qui deviennent les héros tragiques de cette fable.
Derrière cette noire fantaisie, le message affleure. La liberté des êtres dépend de leur capacité à ne pas céder aux sirènes du fascisme, de l’intolérance et de l’indifférence. Difficile de sauver les enfants si l’humanité qui nous habite ne triomphe pas. Et lorsque les applaudissements se taisent, l’artiste rappelle, en un dernier geste, l’importance du théâtre, baromètre sensible de notre santé collective. Le perdre, ou même le fragiliser davantage, serait céder un peu plus à la peur et le silence.
Envoyé spécial à Rennes
Nocturne (Parade) de Phia Ménard
Théâtre national de Bretagne (Rennes) dans le cadre du Festival du TNB
du 18 au 22 novembre 2025
Durée 1h environ
Tournée
25 et 26 novembre 2025 au Tangram, Scène nationale, Évreux
29 novembre au 1er décembre 2025 au Volcan, Scène nationale du Havre
4 au 6 décembre 2025 au DSN – Dieppe Scène Nationale.
9 au 11 décembre 2025 au Grand R, Scène nationale La Roche-sur-Yon1
8 au 20 décembre 2025 au Quai, CDN Angers Pays de la Loire
22 au 24 janvier 2026 à la Scène nationale du Sud-Aquitain, Saint-Jean-de-Luz.
27 au 31 janvier 2026 au Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine
11 au 13 février 2026 au Théâtre du Nord, CDN Lille – Tourcoing, en partenariat avec Le Grand Bleu
11 au 14 mars 2026 au CDN de Normandie-Rouen.
17 au 19 mars 2026 au Sablier, Centre National de la Marionnette, Ifs, dans le cadre du Festival Spring
22 au 25 mars 2026 au Trident, Scène nationale de Cherbourg-en-Contentin, dans le cadre du Festival Spring
1er au 8 avril à la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny.
16 au 18 avril 2026 au Centre Culturel Robert Desnos, Scène nationale de l’Essonne, Ris-Orangis
28 au 30 avril 2026 aux Quinconces et L’espal, Scène nationale du Mans.
9 et 10 mai 2026 à l’Equilibre-Nuithonie, Villars-sur-Glâne (Suisse)
19 au 22 mai 2026 à La Comédie de Valence, CDN Drôme-Ardèchedu
26 au 28 mai 2026 aux Subsistances en partenariat avec la Maison de la danse, Lyon
Idée originale, création, chorégraphie de Phia Ménard
Création des marionnettes et objets – Phia Ménard et Fabrice Ilia Leroy
Avec Phia Ménard et Cécile Briand en alternance, Fabrice Ilia Leroy
Collaboration artistique Cécile Briand
Dramaturgie de Jonathan Drillet
Création musicale d’Ivan Roussel
Création lumière d’Éric SoyerRégie du vent – Clarisse Delile
Régie son Ivan Roussel et Manuel Menes en alternance
Régie lumière Aurore Baudouin et Mickaël Cousin en alternance