Une immense toile blanche s’impose face au public, avec tout ce qu’elle contient d’angoisse et de vertige. L’entrée est brutale, dépouillée. Un peu de fumée, une lumière tamisée, invitent à plonger dans le mystère de la création. Tout droit sorti de son atelier, costume maculé de peinture et de glaise, Olivier de Sagazan entre dans ce nouvel antre créateur. Dans ce cocon intime, il invite les spectateurs à être au plus près de son geste artistique, témoins de son processus plastique.
Au sol, des masses sombres. Des mannequins de chiffon à taille humaine et au visage fait d’argile, abandonnés là, restes d’une autre création ou formes en devenir. Immobiles, ils semblent pour l’instant sans vie. Autour de l’artiste, des seaux de peinture, balais, rouleaux et outils sont dispersés. Tout semble prêt, mais rien ne commence vraiment. Il hésite, cherche, tourne autour. Le doute l’aspire. Que faire quand l’inspiration se dérobe ? Faut-il fuir, assumer le vide, ou revenir plus habité encore pour affronter la matière ?
Le chaos du monde

La toile, déjà structurée, devient alors un terrain d’expérimentation. Le travail délicat de lumière d’ADL Oheix en révèle les reliefs, les cicatrices, les couches successives. L’espace n’est plus neutre, il dit déjà quelque chose. Muni de gants et de spatules, l’artiste en ressent la surface. Portée par le travail sonore envoûtant de Rodrigue de Sa et la musique magnétique d’Alexis Lelong, la toile prend vie. Ça gratte, ça frotte, elle semble vibrer. Elle appelle l’artiste à créer.
Peindre aujourd’hui, c’est affronter le bruit du monde. Olivier de Sagazan, dont les pièces Transfiguration et Il nous est arrivé quelque chose, seront présentées du 4 au 14 février 2026 au Théâtre Silvia Monfort, interroge ce qui nous traverse, les guerres (pas si) lointaines, les cris, la confusion ambiante, le vacarme intérieur. Un micro accroché à l’oreille nous rapproche encore de sa fièvre créatrice. Il murmure, souffle, balbutie des sons, des bribes de mots qui se mêlent, des sonorités qui trébuchent avant de libérer la fureur du geste artistique. Tout jaillit dans un même flux.
Il ne cherche pas à raconter, mais à traduire une tension. Les gestes se font nerveux, instinctifs. Des lignes se croisent, des formes surgissent. Un corps de femme, nu, offert, un peu de rouge… du sang, une silhouette observatrice. Chaque soir, l’œuvre diffère. Rien n’est fixé. Le tableau vit, se défait, se reconstruit. Olivier de Sagazan ne peint pas le monde, il le traverse. Il exprime sa colère, sa peur, son vertige. Ce qu’il montre, c’est l’état du monde et celui d’un homme face à lui-même.
Quand la peinture déborde

Très vite, la peinture ne suffit plus. Le théâtre et la danse s’invitent sur le plateau, et l’artiste y plonge corps et âme. Il prolonge la matière, l’ouvre à la troisième dimension. Les poupées de chiffon quittent le sol pour être littéralement crucifiées à la toile. Les formes s’étirent, prennent volume, mouvement, presque vie. On ne sait plus si l’on regarde une installation, une performance ou un combat. L’artiste dialogue avec ses créatures, parfois les arrache de l’œuvre, les secoue, les jette ou les porte pour mieux se confondre avec elle. La frontière entre lui et l’œuvre s’efface. Il s’y projette avant de s’y clouer littéralement.
Tout devient fracas, bruit, énergie. La scène se transforme en champ de bataille. Olivier de Sagazan explore la destruction comme un moyen de recréer. Son geste n’est jamais gratuit. Il cherche à atteindre un point de rupture, ce moment où tout bascule. Être au cœur de ce big bang créatif, c’est assister à la naissance d’un monde en direct, un monde de colère, de lumière, de doute et de matière.
Le spectateur ressort secoué, extatique autant qu’exsangue. Plus qu’un simple témoin, il a assisté, stupéfait, pétrifié, à la naissance d’une œuvre-monde, totale. Toujours, jamais ! révèle de l’objet scénique non identifié, non identifiable, une performance plastique, esthétique autant que chorégraphique. Elle dévoile l’homme et son histoire, l’artiste dans sa quête de dire le chaos du monde en le transformant en énergie vitale. Sidérant !
Toujours, jamais ! d’Olivier de Sagazan
Théâtre des deux rives – CDN de Normandie-Rouen
Les 4 et 5 novembre 2025
Durée 50 min
Tournée
23 janvier 2026 au Théâtre, Scène nationale de Saint-Nazaire
29 janvier 2026 au Tangram, Scène nationale d’Évreux.
Mise en scène Olivier de Sagazan & Gaëlle le Rouge
Avec Olivier de Sagazan
Musique Alexis Delong
Spatialisation du son de Rodrig de Sa
Création lumière d’ADL Oheix
Régie plateau – Marco Bisciglia