Sur la scène nue, ils sont trois. Avant le filage, Amélie Husson, Jeanne Ros et Martin Nadal s’échauffent. Corps pailletés, débardeurs transparents, talons déjà en vue, la matière du spectacle se cherche encore, se réajuste. Alice Etienne donne ses dernières indications, puis disparaît en coulisses. Dans la salle, la lumière tombe. La répétition peut commencer.
Tous les destins partent de Rome

Les trois artistes réapparaissent en nonnes, robes beiges sans éclat, silhouettes gommées par le tissu informe. Mais quelque chose résiste dans le détail. Talons rouges, sensualité affichée, démarche qui trouble les codes. Le sacré vacille. De la salle surgit une autre figure. Christine (Clarisse Chatillon), 19 ans, novice franciscaine, s’égare dans les rues de Rome. On est en 1990. Elle s’apprête à prononcer ses vœux quand la mort de sa Mère Supérieure fait vaciller sa foi. Le doute s’installe. L’errance commence.
Dans cette quête identitaire, la jeune femme rencontre deux sœurs d’un ordre bien moins chaste, beaucoup plus irrévérencieux. Une complicité s’installe. Elle veut regagner son couvent, près d’Orléans ; elles s’apprêtent à rentrer à Paris. Le trajet devient road-trip. Sous les robes, deux hommes se dévoilent. Ils sont tous deux membres des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, figures militantes, joyeuses, radicales dans leur manière d’être au monde. Au contact de leur combat, Christine éprouve sa foi autrement, de façon moins dogmatique, plus solidaire. La route devient un chemin initiatique vers ce qu’elle est vraiment.
De la fiction à l’immersion
L’origine du projet tient dans un choc visuel. En 2022, au Mucem, Alice Etienne et Lilas Roy tombent sur une photographie des premières Sœurs, à San Francisco dans les années 1980. L’une est anticléricale, l’autre croyante. « De cette friction est née l’envie d’écrire une fiction autour de l’entrelacement entre un milieu vraiment religieux et le milieu du queer », souligne la metteuse en scène, co-fondatrice de la Compagnie Lesoeurs.

Mais très vite, le projet déborde le cadre de l’imaginaire. Pour pouvoir mettre en scène, Alice Etienne choisit l’immersion. Elle écrit aux Sœurs comme une postulante, assiste à leurs chapîtres, obtient leur bénédiction. Pendant un an et demi, elle les suit : actions publiques, réunions, temps de maquillage. Le réel s’infiltre dans l’écriture. Ce qui la frappe, au-delà du militantisme, c’est une expérience partagée autour d’un combat contre l’ignorance et pour la tolérance. « On s’est rendu compte que ce que les sœurs pouvaient avoir en commun avec le personnage de Christine, c’était le deuil ».
C’est aussi lors de différentes manifestations auxquelles elle participe que la metteuse en scène fait la connaissance de Luna Krypton, dont la voix traverse le spectacle. Croyant, tenté un temps par la prêtrise, passé par la rencontre avec les Sœurs, son récit fait écho à celui de Christine. « En m’expliquant sa vie, j’ai compris qu’il était comme un double réel de la jeune novice dont on raconte l’histoire dans la pièce. » La fiction se déplace alors.
Le plateau comme lieu de transformation
Sur scène, tout passe par le corps. Silhouettes qui se métamorphosent, maquillages qui s’exacerbent et costumes qui glissent du monastique au sexy. La dramaturgie se construit dans ces passages. Alice Etienne, également au plateau, choisit d’endosser les rôles secondaires. Les interprètes qui incarnent les Sœurs ne quittent jamais leur identité scénique. Le masque, introduit tardivement dans le processus de création, installe pour les personnages qu’incarne la metteuse en scène, un léger décalage, presque burlesque. « C’était pour moi le moyen de faire surgir des figures sans les ancrer dans le même registre de jeu. »
Le texte, lui, est une mécanique précise. Il se nourrit de réparties bien senties, de punchlines, marque de fabrique des Soeurs de la Perpétuelle indulgence. La troupe, jeune, n’a pas connu les années sida. Le travail passe donc par l’immersion. Ensemble, ils regardent des documentaires, rencontrent différents activistes et participent à divers happenings organisés par l’Ordre. « J’avais envie qu’on sente que ce sont les personnes que nous sommes qui prennent ce récit à bras le corps pour le raconter, à l’aune de nos propres histoires et ressentis. »
Joie comme méthode, mémoire comme enjeu
Lost in Vatican traverse le deuil, le VIH, l’homophobie mais refuse la pesanteur. La comédie est une ligne de force. « J’avais besoin de joie, de légèreté, de bienveillance, de sororité ». C’est aussi un choix politique, face à la montée des extrêmes droites, face à l’oubli qui entoure encore le sida pourtant toujours actif. Le spectacle revendique une pédagogie par le rire, une transmission par la fête.

Pour Alice Etienne, les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence ne sont pas des symboles abstraits. Leurs vœux – joie multiverselle, expiation de la honte, paix entre communautés, charité, mémoire – irriguent la dramaturgie. Visibles, outrancières parfois, elles font de la célébration un mode d’action. Le théâtre devient, à son tour, un espace de rituel. D’ailleurs, pour la création, « elles seront présentes, viendront se maquiller avec nous dans les loges et investiront ensuite la salle dans leur tenue de prosélytisme ».
Ainsi la pièce ne cherche pas à proposer un modèle. Il rend compte d’une foi déplacée, d’une croyance en l’humain. Un espace où la tolérance dialogue avec la mémoire, où la douleur n’efface pas la joie, et l’errance d’une novice devient, par le théâtre, promesse de réinvention.
Lost in Vatican de Lilas Roy avec la collaboration d’Alice Etienne
Théâtre de l’Étoile du nord
Les 12 & 13 janvier 2026
durée 1h30
Tournée
28 janvier au 1er février 2026 au Lavoir Moderne Parisien, Paris
6 au 10 mai 2026 au Théâtre de la Reine Blanche, Paris
Mise en scène d’Alice Etienne
Dramaturgie d’Elsa Provansal
avec Martin Nadal, Clarisse Chatillon, Alice Etienne, Amélie Husson, Jeanne Ros
Création sonore d’Anna Rohmer
Création lumière de Mona Marzaq
Scénographie d’Anaïs Brancaz
Costumes d’Antoine Réjasse