Depuis sa chambre close, Sylvain s’invente un monde qui tourne autour de Mylène Farmer. Casque vissé sur les oreilles, paroles fredonnées à longueur de journée et de nuit, dans son antre rose pâle plane la présence fantasmée de son idole. Au fond de son lit devenu refuge, son univers se nourrit de celui de la chanteuse, une relation privilégiée qui forge en secret son rapport aux autres et à l’art. Avec À mots doux, Thomas Quillardet conçoit un spectacle hommage à ces ados qui, derrière les fenêtres de leur chambre, ont appris en solitaire à rêver, à écrire, à aimer.
Mylène is calling

Les lumières de la salle à peine éteintes, les premières paroles résonnent déjà, à travers la voix fluette de Thomas Blanchard. Grimé en adolescent, sa silhouette apparaît à travers les rideaux encore fermés, comme un voile d’intimité autour de sa chambre. Par flashs, la scénographie de Lisa Navarro, assistée de Marie Odin, dévoile un décor aussi kitsch que rassurant. Tapis et couvertures à poils longs recouvrent l’espace, occupé en son centre par un immense lit conçu pour se lover. Une zone de confort hermétique au monde, dans laquelle le jeune Sylvain peut se donner tout entier à son admiration.
En dépit des apparences, la solitude du jeune homme n’en est peut-être pas vraiment une. Elle est habitée d’êtres hybrides, entre rêve et réalité, tout droit sortis de ce grand matelas. Des compagnons d’imaginaire à la présence nébuleuse, avec lesquels Sylvain compte bien impressionner Mylène. À leurs côtés, il reprend ou réorchestre les tubes, tente de composer de nouvelles chansons ou laisse libre cours à une poésie nettement imprégnée de celle de l’artiste. À la création musicale qu’elles portent jusqu’au plateau, Morgan Balla et Anna Jouan font d’ailleurs un travail de composition remarquable.
Un amour XXL
Et pour cause, cette adoration alimente chez le jeune adulte toute une sensibilité artistique. Dans le sillon de son idole, il convoque lui aussi Baudelaire et développe un goût toujours plus prononcé pour la création, de l’écriture aux mises en scène impressionnantes qu’il découvre à travers elle. L’esthétique de la chanteuse devient une bible à part entière, son exigence et sa précision présumées une ligne de conduite absolue. Alors les premiers spectacles peuvent prendre forme, depuis sa chambre jusqu’à ses premiers pas sur des plateaux de théâtre.
Loin de l’énergie débordante des salles de concert – qu’il convoque pourtant par instants –, Thomas Quillardet se concentre avant tout sur le rapport d’intimité qui lie le fan à la chanteuse. De cette relation découle une tendresse qui joue sur la sensibilité plutôt que sur la narration. Au fil d’une écriture qui puise sa force essentielle dans les paroles de chansons, le metteur en scène met l’accent sur l’obsession de son personnage, prisme au-delà duquel il peine toutefois à imposer une dramaturgie qui transcenderait les frontières de l’univers Farmer.
Sans contrefaçon

À mots doux peut cependant compter sur une distribution pleinement engagée. Aux côtés de Morgan Balla et Anna Jouan, Guillaume Laloux, Titouan Lechevalier et Josué Ndofusu habitent avec justesse l’espace mental de Sylvain. Car tout est question de ce avec quoi l’esprit du jeune homme compose. Ces compagnons de création, tout fantasmés soient-ils, deviennent en effet le réceptacle des tribulations d’un ado en quête de lui-même, à travers cette autre au visage familier. Identité, rapport au monde et affirmation de soi se jouent en filigrane de cet amour-passion que rien ne saurait éteindre.
Thomas Blanchard est particulièrement attendrissant en garçon perdu dans ses rêves. Un rôle auquel Thomas Quillardet porte d’ailleurs une évidente affection qui en n’en pas douté fait écho à sa propre histoire. La douceur qui émane du plateau est une déclaration à part entière. Celle-ci se reçoit avec une grande sincérité, parée d’une étonnante pudeur qui autorise à chanter « Je suis libertine » mais répudie le terme de « catin ». Une pièce à apprécier le sourire et les paroles aux lèvres, toutes générations désenchantées confondues.
À mots doux de Thomas Quillardet
Créé le 1er octobre 2025 à la MC2: Grenoble
Vu au Théâtre du Rond-Point– Paris
Du 11 au 22 février 2026
Durée 1h20.
Texte et mise en scène de Thomas Quillardet
Avec Morgan Balla, Thomas Blanchard, Anna Jouan, Guillaume Laloux, Titouan Lechevalier, Josué Ndofusu
Création musicale – Morgan Balla et Anna Jouan
Scénographie – Lisa Navarro assistée de Marie Odin en scénographie textile
Stagiaire scénographie – Daphé Carette
Construction décor – Atelier de la MC2 : Grenoble / Atelier décor du TNP Lyon
Costumes – Benjamin Moreau
Costumière – Aude Bretagne
Stagiaire costumes – Zoé Gaillard
Création lumières – Kelig Le Bars
Régie lumière – Boris Pijetlovic en alternance avec Lauriane Duvignaud Chorégraphie Max Fossati
Création et régie son – Nicolas Hadot
Régie générale – Titouan Lechevalier et Nicolas Barrot