Il était heureux. Parce qu’elle était belle, qu’ils faisaient l’amour tous les jours et qu’ils pouvaient discuter des nuits entières sans jamais s’arrêter. Pour tout ça, et parce qu’ils avaient 18 ans. Quand soudain, ainsi que le veut la formule consacrée, « c’est le drame ». Au détour d’un déjeuner, elle s’en va et le laisse comme un con, en terrasse d’un minable resto de brochettes sétois, la chemise tâchée de sauce.
Le langage et son inverse
Puis viennent les premiers messages de l’après. Ceux qu’il lit, relit et récite à ses amis, dans lesquels l’espoir est traqué, le futur interrogé et l’amour supposé. De ceux qui laissent des doutes. « C’est sûr, elle va revenir. » Ou l’illustration par l’exemple de l’analyse du langage par Roland Barthes, dont les écrits nourrissent ouvertement le méta du sujet de la pièce. Alors que dans Réthorique de l’image, le sémiologue parle du langage comme d’un outil d’ancrage du sens, celui-ci émettra plus tard une exception.
Un petit rien qui change tout, qu’il précisera dans les fragments d’un discours amoureux. Car oui, en matière de sentiments, le langage devient selon lui son inverse. Des mots qui tournent, répètent et débordent jusqu’à ne plus être qu’un espace d’instabilité, de projection. Autant dire qu’à relire les textos de sa belle, le jeune homme n’a pas fini de devenir fou.
C’est sur ce fil que marche donc la pièce, écrite, mise en scène et interprétée par Suzanne de Baecque et Joaquim Fossi. Sur ce malentendu que le langage contient, qui fout en l’air les amoureux déçus, dont ce garçon fait partie, et que l’amie tente de ramener à la raison. Car s’il est partisan du langage qui ancre, elle connait l’ambiguïté des mots. Alors c’est drôle, évidemment. D’autant plus que l’un et l’autre sont, comme l’expérience l’a déjà montré, de formidables comédiens. Il n’en reste pas moins qu’un « mais » résiste encore à la réussite de ce projet, voué à évoluer, puisque la forme présentée au Théâtre du Rond-Point n’est qu’une étape de travail.
Et l’aubergine sauva l’amour
En l’état actuel des choses, le spectacle apparait foutraque et son message brouillé par sa forme. Entre SMS sur bandeau défilant, platine de mixage et voix d’IA qui surplombe, les comédiens-funambules prennent le risque d’étouffer la simplicité de leur geste sous un trop de techniques inutiles. Représenter le langage en matière amoureuse par ce que les nouvelles techniques de communication – qui ne le sont plus tant que ça –contiennent d’absurdes en elles-mêmes, a un sens. Quand la polysémie des émojis s’ajoute à l’ambiguïté du langage, l’amoureux n’est plus déçu, il est foutu et c’est encore plus drôle.
Il n’en reste pas moins que resserrer la mise en scène et la scénographie pour mieux étayer la confirmation de la pensée de Barthes par l’avènement de la technique pourrait être intéressant. Plus percutant encore. Pourquoi ne pas se tenir à la proposition faite au public d’envoyer des SMS en direct ? Quand les spectateurs doivent écrire leurs meilleurs messages de séduction et qu’une aubergine apparait sur le bandeau défilant, c’est avec elle toute la fragmentation du discours qui s’affiche.
Car quand l’image et l’infini de ses sens remplacent les mots de l’amour, c’est toute la richesse sémantique du continent amoureux qui se fait jour. Une façon d’assumer la modernité non pas comme une fin, mais comme la continuation assurée des sentiments et de leur équivocité. Autrement dit, et c’était pas gagné, l’aubergine comme point de fuite autant qu’image-totem du langage amoureux par Roland Barthes.
Short Message Service, de Suzanne de Baecque et Joaquim Fossi
Théâtre du Rond-Point – Paris
Du 11 au 17 avril 2026
Durée 1h15.
Tournée
6 juin 2026 au Théâtre de Gennevilliers
19 au 29 Novembre 2026 au CENTQUATRE-PARIS
Texte, mise en scène et interprétation de Suzanne de Baecque, Joaquim Fossi
Création interactive – Samuel Hackwill
Création lumière et régie générale – Vincent Dupuy
Création et régie son – Simon d’Anselme de Puisaye
Création costumes et regard extérieur – Guillaume Vincent
Administration et production – Véronique Atlan, Fatou Radix et Léa Vernhères