Comment la danse est-elle entrée dans votre vie, et qu’est-ce qui vous a donné envie d’en faire votre métier ?
Adi Boutrous : Très jeune, vers l’âge de neuf ans, j’ai commencé la gymnastique pour enfants. La répétition des entraînements, le rapport très direct au corps, la souplesse, la force, le fait de tenir en équilibre sur la tête ou de marcher sur les mains sont autant de découvertes initiales qui m’ont profondément attiré.

Plus tard, je me suis tourné vers la danse, de manière informelle, sans cadre pédagogique. Je dansais beaucoup, et il était clair pour moi que c’était cela que je voulais faire. La formation professionnelle, avec des cours techniques, je l’ai commencée relativement tard, à vingt ans, après une décennie durant laquelle le corps avait acquis, de façon intuitive, un savoir faire.
Comment vous êtes-vous formé ?
Adi Boutrous : J’ai commencé ma formation professionnelle à la MASPA – Matte Asher School for Performing Arts, au kibboutz Gaaton, puis j’ai poursuivi deux ans au Maslool – Professional Dance Program à Tel Aviv-Jaffa. Ce sont d’excellentes écoles, avec cinq à six jours de cours par semaine, incluant technique, répertoire et création. J’ai aimé mes études, j’ai aimé me consacrer entièrement à ces périodes exigeantes.
Quelles rencontres ont le plus marqué votre parcours artistique ?
Adi Boutrous : Si l’on parle d’inspiration, de goût et de tentative de cartographier un espace artistique, je dirais que mes pères spirituels se trouvent surtout dans la littérature et le cinéma. La préoccupation de Tarkovski pour le temps, la dynamique narrative d’Antonioni, le dialogue de Bergman avec la religion, Robert Bresson, véritable boussole de fidélité à l’essence de la création.
Il y a aussi Montaigne et Nietzsche, Baudelaire et sa réflexion sur la relation entre l’artiste et le public, Dostoïevski et sa plongée dans la psyché humaine, Flaubert et la précision absolue de ses mots. L’élan et le courage de ces œuvres marquent profondément mon état d’esprit et ma manière de penser le monde.
Qu’est-ce qui vous a conduit à créer vos propres pièces ?

Adi Boutrous : Je ne me suis jamais vraiment posé la question de savoir si je voulais créer ou non. L’attirance pour la position du créateur était naturelle. Avec le recul, je comprends que ce qui m’attirait surtout, c’était le questionnement, la confrontation à soi-même, la prise de responsabilité. J’ai été diplômé en 2012, je travaillais déjà comme danseur avec des chorégraphes indépendants, et la même année j’ai commencé ma première pièce, What Really Makes Me Mad, créée en 2013 au Festival Shades in Dance, où j’ai reçu le premier prix.
Qu’est-ce qui nourrit votre inspiration aujourd’hui ?
Adi Boutrous : Les petites choses et les grandes. Tout ce qui touche à la condition humaine. La morale, ce qui la compose et ce qui nous empêche d’y être fidèles. L’instinct qui menace de prendre le dessus, le manque de retenue, notre instabilité, la fragilité de la volonté qui change selon les circonstances. En somme, l’esprit humain, sa capacité à embrasser la vie ou à s’y heurter frontalement.
Comment décririez-vous votre processus de création ?
Adi Boutrous : Tout commence souvent par une image, une pensée ou une émotion. Je travaille longtemps en amont, chez moi : je rassemble des matériaux, j’écris, je collecte des références. Avant même d’entrer en studio, je rencontre les danseurs pour leur transmettre un contexte, un imaginaire.
En répétition, nous commençons toujours par l’improvisation, afin de créer un terrain commun, une compréhension intuitive entre les corps. Puis naissent des matériaux, des images, des situations. Malgré toute cette préparation, il y a toujours des crises que l’on peut le vivre comme des échecs personnels. Le processus de création est une véritable traversée.
Quelle est la genèse de Nature of a Fall, votre nouvelle création ?

Adi Boutrous : Quand je regarde la réalité, j’ai le sentiment que quelque chose est en train de se désagréger. Les repères moraux qui structuraient nos sociétés semblent s’effondrer. L’homme moderne est tragique : il se coupe du passé en pensant construire un avenir meilleur, alors qu’il creuse souvent un trou plus profond. Nous croyons inventer du nouveau, mais tout est continuité.
Cette décadence, amorcée il y a des siècles, a pourtant été ponctuée de véritables sommets culturels et humains — la Renaissance, la France du XIXe siècle — fondés sur un héritage spirituel fort. Aujourd’hui, ce processus est en déclin. La rapidité avec laquelle nous nous jugeons, notre incapacité à écouter l’autre, à contenir son histoire et ses blessures, mène à une forme de désintégration. C’est cela que je cherche à éprouver, physiquement, avec les danseurs.
Qu’est-ce qui a nourri votre réflexion pendant la création ?
Adi Boutrous : Un regard qui oscille entre l’histoire et l’avenir. Les œuvres du passé me servent de voix, presque de présences. Mon rôle est de rester fidèle à ma propre voix pour transformer ces héritages avec des outils contemporains, et poursuivre ce dialogue entre création et condition humaine.
Comment crée-t-on aujourd’hui en Israël ?
Adi Boutrous : Avec vigilance et résistance.
Nature of a fall d’Adi boutrous
Théâtre de la Ville-Paris – Les Abbesses
du 4 au 7 février 2026
Durée : 1h15
Chorégraphie, scénographie et création sonore d’Adi Boutrous
Avec Ido Barak, Neshama Bazer, Naomi Ben David, Adi Boutrous, Stav Struz Boutrous, Uri Dicker
Lumières et assistant décor – Ofer Laufer
Dramaturge associée et direction des répétitions – Yael Venezia
Costumes de Stav Struz Boutrous