Une scène a été installée sur la terre grise du Cloître des Célestins. Au fond, un mur de cartons. À jardin, dans un faisceau de lumière, un vieux transistor grésille. D’abord indistincte, une voix finit par émerger des parasites. C’est celle de la metteuse en scène britannique Katie Mitchell. Dans une interview, elle annonce préparer avec la dramaturge Alice Birch un spectacle qui donnera enfin la parole à Ophélie, victime selon elles d’un Hamlet dépressif, profondément misogyne et devenu, à travers les siècles, un modèle désastreux pour le genre. La conclusion est implacable. Il faudrait cesser de jouer la pièce de Shakespeare et que la Royal Shakespeare Company et les théâtres britanniques tournent définitivement la page.

Pour Ben Duke, c’est un cauchemar. Lui qui rêve d’incarner le prince danois voit son rôle disparaître avant même d’avoir existé. Attaché à de grosses cordes reliées au mur de cartons qu’il tire péniblement derrière lui, il tente d’abord de faire taire cette satanée voix qui annonce la mort théâtrale d’Hamlet. Rien n’y fait. Sa consœur poursuit méthodiquement son réquisitoire. Il ne reste alors qu’une seule possibilité. Monter sur scène une dernière fois et convaincre le public d’accorder un sursis au prince du Danemark. Pour couper court à toute attente, Ben Duke se débarrasse d’emblée du mythique « To be or not to be », expédié avec un flegme irrésistible. Le plaidoyer peut enfin commencer.
Le procès du prince danois
Les griefs s’accumulent. Hamlet, l’éternel hésitant serait toujours un petit garçon, qui n’aurait pas été sevré, incapable d’assumer ses actes, sexiste et neurasthénique. Un pur produit masculiniste par défaut. Ben Duke ne cherche pourtant jamais à le disculper. Il préfère remonter le fil de l’histoire de Hamlet. Adolescent envoyé en pension loin de ses parents, privé très tôt de son père assassiné par son propre frère, élevé au milieu des mensonges, il grandit sans jamais quitter réellement l’enfance. Même sa jalousie envers Ophélie naît moins d’une volonté de domination que d’une peur panique d’être abandonné.
Le fantôme du roi prend alors les traits de Mufasa. Hamlet apparaît vêtu d’une grenouillère à l’effigie de Simba. Le rapprochement avec Le Roi Lion pourrait sembler improbable. Il est pourtant d’une évidence désarmante. Derrière le héros tragique surgit un garçon écrasé par l’héritage paternel, incapable de répondre aux attentes que les adultes ont projetées sur lui.
Inventer avec presque rien

Cette liberté irrigue toute la mise en scène. Ben Duke surligne, s’amuse tout en dénonçant les difficultés économiques que traverse aujourd’hui le spectacle vivant. Faute de moyens, annonce-t-il avec un sérieux irrésistible, les autres personnages seront incarnés par des peluches. Gertrude devient une oie, Claudius un serpent, Polonius un ours, Horatio un petit dragon vert. Quelques spectateurs sont appelés à lui donner la réplique lorsque le récit l’exige. Avec presque rien, le théâtre retrouve une puissance d’invention étonnante.
Entouré des remarquables Hannah Shepherd et Miguel Altunaga, Ben Duke passe avec une aisance confondante de la danse au théâtre, du stand-up à l’émotion la plus sincère. Il est tour à tour maladroit, drôle, inquiet, bouleversant. Son Hamlet cesse d’être un monument littéraire pour redevenir un être profondément humain.
La réécriture ne laisse aucun épisode intact. Après avoir abandonné Ophélie face à une grossesse non désirée puis à un avortement, Hamlet part au Soudan rejoindre une organisation humanitaire, persuadé qu’il réparera le monde alors qu’il demeure incapable de regarder ses propres blessures et ses propres crimes. Les séquences dansées, portées par une énergie pop-rock communicative, prolongent ce portrait d’un homme qui cherche désespérément à combler un manque affectif dont il ne parvient jamais à se libérer.
Une mécanique d’une précision redoutable

Tout semble trouver sa juste place. Le flegme britannique de Ben Duke, les surgissements de chant lyrique qui viennent souligner les épisodes les plus tragiques, A Girl Like You d’Edwyn Collins accompagnant une Ophélie enfin affranchie, chaque détail nourrit un spectacle où le rire n’est jamais un simple effet comique.
L’artiste pousse même l’absurde jusqu’à rappeler que Hamlet est devenu, au fil des siècles, l’un des personnages les plus meurtriers de toute l’histoire du théâtre. Plus de douze millions de morts cumulées en quatre cents ans de représentations. De quoi justifier son enfermement dans un carton pour filer dans les oubliettes de l’art dramatique.
Ben Duke réussit un tour de force rare. Il dynamite Hamlet sans jamais faire exploser Shakespeare. Derrière les peluches, les chansons pop, l’humour britannique et l’autodérision, il met à nu un homme incapable d’aimer autrement qu’en reproduisant les blessures qu’il a lui-même reçues. Le rire n’efface jamais la mélancolie, il la rend simplement plus proche de nous. Une des propositions les plus inventives et réjouissantes de cette 80ᵉ édition du Festival d’Avignon.
The Last Hamlet de Ben Duke d’après la pièce de Shakespeare
Création – Cloître des Célestins – Festival d’Avignon
du 17 au 24 juillet 2026
durée 1h40
Tournée
22 au 30 septembre 2026 au Théâtre de la Ville (Paris, France)
20 au 22 octobre 2026 au Romaeuropa Festival (Rome, Italie)
4 au 7 novembre 2026 au Sadlers Wells East (Londres, Royaume-Uni)
Avec Miguel Altunaga, Ben Duke, Hannah Shepherd
Avec la collaboration exceptionnelle pour le Festival d’Avignon d’Anna B Savage
Conception et mise en scène de Ben Duke
Décors et costumes de Soutra Gilmour
Lumière de Jackie Shemesh
Son de Jethro Cooke
Vidéo de Will Duke
Dramaturgie et traduction en français pour le surtitrage de Karthika Naïr
Consultante de création – Raquel Meseguer Zafe
Collaboration créative – Sarah Calver, Luigi Nardone, Jamie Wood
Direction technique – Ed Borgnis
Régie plateau – Andrea Scrimshaw
Régie générale – Rachel Glover
Supervision des costumes – Anna Josephs
Éclairage de Daniel Harvey
Programmation lumière – Nadene Wheatley
Régie surtitres – Katharina Bader



