Sur le divan de son psychologue, Rose est inquiète. Son fils, un adolescent de quinze ans, commence à montrer des signes de mal-être. Et si c’était une dépression ? Pour la quinquagénaire, le constat est d’autant plus difficile qu’elle a elle-même traversé ces difficultés lorsqu’elle était plus jeune. « Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours eu une boule dans le ventre », dit-elle, visiblement rongée par l’inquiétude.

Pour tenter de comprendre les malheurs du présent, Rose replonge dans son adolescence et dans cette dépression « inexplicable » qui l’a habitée pendant de longues années. Ce qui touche profondément, dans ce court spectacle mis en scène par Mario Borges et Carol Cassistat, c’est la manière dont ce retour en arrière prend corps sur le plateau. Derrière Rose apparaît la jeune fille qu’elle a été, comme surgie de sa mémoire. Deux présences alors se font face : Rose adulte, incarnée avec intensité par Éva Daigle, et son double adolescent, porté par une Célia Gouin-Arsenault d’une grande justesse. Entre elles s’installe un dialogue fragile, parfois heurté, où les souvenirs se frottent au temps. Chez l’une, ils se sont émoussés. Chez l’autre, ils brûlent encore.
Les problèmes des ados
Ce spectacle aborde frontalement la question de la santé mentale à l’adolescence et trouve sa source dans une expérience intime puisque l’idée est venue à Isabelle Hubert lorsque sa propre fille, alors âgée de quinze ans, a traversé un épisode dépressif. En mère démunie, elle prend conscience d’un paradoxe tenace selon lequel on invite volontiers les adolescents à parler mais on les écoute rarement vraiment, d’où son désir d’écrire un texte capable de leur donner le courage de dire simplement « je ne suis pas bien ».
Cette origine personnelle éclaire sans doute la grande douceur qui traverse le spectacle, où chacun semble avancer à tâtons face à la maladie mentale. Au cœur de sa détresse, la jeune Rose reçoit un chat qu’elle baptise Ritaline, comme le médicament prescrit aux enfants dits à problèmes, et passe ses nuits à errer à l’ombre du complexe G, immense bâtiment administratif du centre-ville de Québec, refuge improbable pour sa solitude.
Bienveillance

La suite de l’histoire évoque Nos étoiles contraires de John Green, ce roman où deux adolescents malades tombent amoureux. Un soir, Rose croise Victor, un ancien camarade de classe incarné avec panache par Félix Lahaye. Ce dernier ne sort plus jamais le jour. C’est un enfant de la lune et le moindre rayon de soleil pourrait lui être fatal, si bien qu’en théorie, il aurait déjà dû mourir depuis cinq ans. Ironie douce-amère, Victor brûle pourtant d’envie de vivre au moment même où Rose rêve de disparaître.
De cette rencontre entre deux êtres cabossés par la vie ne naît pas une histoire d’amour, Isabelle Hubert s’en garde bien, mais une trajectoire résolument lumineuse. Le spectacle assume une douceur parfois presque sucrée, qui devient pourtant sa principale force. Portée par une distribution d’une grande justesse, Rose s’impose comme une ode délicate à l’amitié et à la bienveillance, plus nécessaire que jamais.
Rose, d’après Isabelle Hubert
Théâtre Paris-Villette – Paris
Du 28 janvier au 7 février 2026
Durée : 1h.
Tournée
Les 10 et 11 février au Grand Bleu – Lille
Mise en scène de Mario Borges et Carol Cassistat assistés d’Amélie-Claude Riopel
avec Pierre-Yves Charbonneau, Éva Daigle, Célia Gouin-Arsenault et Félix Lahaye
Scénographie d’Odile Gamache
Costumes de Noémie Richard
Éclairages – Renaud Pettigrew
Environnement sonore – Stéphane Caron