Sacha Ribeiro et Alice Vannier © DR

Alice Vannier & Sacha Ribeiro : « Travailler ensemble, c’est accepter la confrontation » 

Aux Célestins à Lyon, Sacha Ribeiro et Alice Vannier plongent dans la relation orageuse du couple de cinéastes radical, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, à partir du film documentaire de Pedro Costa. Entre imitation et miroir intime, leur duo se mesure à ce que travailler à deux engage – aimer, résister et transformer la friction en élan.
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Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Alice Vannier : Nous nous sommes rencontrés en 2014 à l’ENSATT, dans la même promotion en section jeu. À la sortie de l’école en 2017, poursuivre ensemble s’est imposé assez naturellement et la compagnie Courir à la catastrophe a vu le jour l’année suivante. 

Tout est parti d’un premier duo né d’une histoire un peu étrange mais bien réelle. La même nuit, nous rêvons tous les deux d’un spectacle. Nous en voyons très nettement le début et la fin, sans garder aucune trace du milieu. Nous décidons alors d’en inventer la partie manquante. Créé en 2019, ce spectacle est devenu le point de départ de notre travail commun.

Comment décidez-vous des projets au sein de la compagnie ?
Photo de répétition © Lea Thuong-Soo

Sacha Ribeiro : Il n’existe pas de règle établie. Depuis le début, les mises en scène s’alternent assez simplement. Alice en a porté deux seule, j’en ai signé une, tout en continuant à jouer dans les spectacles l’un de l’autre. Certains projets se fabriquent aussi ensemble. C’était le cas pour le premier duo et cela l’est encore ici, avec un travail partagé à l’écriture, à la mise en scène et au plateau. Les choix se font surtout au gré des envies de chacun.

Comment avez-vous fait la connaissance de cet étonnant couple qu’est Jean-Marie Straub et Danièle Huillet ?

Sacha Ribeiro : Nous les découvrons à l’école. Lors d’un atelier, Olivier Neveux, professeur d’histoire et d’esthétique à l’ENSATT, nous montre quelques extraits de leurs films. Nous sentons assez vite qu’il s’agit d’artistes importants, mais cela reste encore un souvenir assez diffus. Quelques années plus tard, devenu président de la compagnie, il nous invite à nous pencher sur leur filmographie et à regarder Où gît votre sourire enfoui ?, le documentaire de Pedro Costa.

Là, quelque chose se déplace vraiment. Le film les montre en salle de montage en train de reprendre pour la troisième fois Sicilia !, l’un de leurs films les plus connus. À force de les observer travailler, discuter, se confronter, parfois s’affronter, nous avons le sentiment de les rencontrer réellement. Très vite naît l’envie de faire un spectacle à partir d’eux.

Qu’est-ce qui vous a saisis ?
Photo de répétition ©  Lea Thuong-Soo
Photo de répétition © Lea Thuong-Soo

Alice Vannier : Dans nos spectacles, il y a presque toujours des gens au travail. Ici, c’est précisément ce qui nous frappe. Le documentaire les montre en train de monter un film, concentrés sur des gestes très concrets, mais aussi pris dans une manière très singulière d’être ensemble.

Ils discutent, se contredisent, se reprennent sans cesse, et la relation, à la fois amoureuse et conflictuelle, fait partie du travail lui-même. Cela nous donne envie de revenir à leurs films, de nous plonger réellement dans leur processus créatif, dans leur engagement, dans ce qui nourrit leur art et affleure à l’écran. En les découvrant ainsi, nous nous confrontons à quelque chose d’assez exigeant pour nous, qui devient peu à peu un véritable défi artistique.

Comment les incarnez-vous sur scène ?

Sacha Ribeiro : Le documentaire reste notre point d’appui principal. Nous avons longuement observé leur manière de parler, de se tenir, de se déplacer. Cela passe par un travail d’imitation très concret, les accents, la démarche, les costumes. À côté de ça, nous avons regardé beaucoup d’archives, des entretiens radio, des conférences, des rencontres avec le public après projection. Malgré la diffusion assez confidentielle de leurs films, il existe énormément de matière pour approcher leurs gestes et leur façon d’être.

Alice Vannier : Ce sont des personnalités très marquées. Lui a un accent lorrain très tranché, elle aussi porte une coloration particulière dans sa voix, plus difficile à situer. On a l’impression qu’il existe entre eux une forme de mimétisme. Aller vers cette incarnation nous amuse, mais le spectacle ne cherche pas la reconstitution pure. Il suppose que tout passe à travers notre regard. Il y a une mise en abîme assez simple, nous deux qui regardons Jean-Marie Straub et Danièle Huillet. Nous essayons de nous en approcher sans prétendre atteindre une vérité définitive.

Leur relation semble très conflictuelle. Cela vous a-t-il inspiré ?
Photo de répétition © Lea Thuong-Soo

Alice Vannier : Dans le documentaire, ils passent beaucoup de temps à se disputer. C’est leur manière d’être ensemble et aussi de travailler. Nous avons repris certaines situations presque telles quelles. En salle de montage, c’est elle qui agit concrètement pendant qu’il commente sans arrêt. Régulièrement, elle lui demande de se taire. Cette tension permanente fait partie du geste de création lui-même.

Sacha Ribeiro : Cette rugosité dépasse largement leur couple. Dans les entretiens ou face au public, Jean-Marie Straub renverse souvent les questions et finit par s’emporter contre ses interlocuteurs. Nous ne sommes pas allés chercher des modèles ailleurs, c’est vraiment leur relation à eux qui nous intéressait, leur engagement face au monde, face à la société. En revanche, nous avons perçu des échos avec leurs films, notamment La Mort d’Empédocle, où certains personnages entretiennent au monde un rapport qui rappelle le leur.

Vous évoquez souvent leur engagement. Comment le définiriez-vous ?

Sacha Ribeiro : Ils n’ont jamais renoncé au mot communisme, même après ses échecs historiques. Ils en critiquent les formes étatiques mais restent attachés à l’idée notamment de partage qu’ils continuent de défendre. Cet engagement passe aussi par des choix très concrets. Pour certains films, ils ont refusé la présence d’une star qu’on leur proposait afin d’en augmenter le financement. Ils ne voulaient que la somme nécessaire à la fabrication du long-métrage, pas davantage. L’économie du projet faisait pleinement partie de leur position artistique.

Alice Vannier : Leur cinéma s’inscrit constamment à rebours du modèle dominant, et cela constitue déjà un geste politique. Dès les années 1970 et 1980, ils parlent d’écologie sans employer le terme. Ils ont une conscience très aiguë du monde vers lequel nous courons et résistent, dans leurs prises de parole comme dans leurs films, à cette idée de progrès présentée comme inévitable, mais dont ils présentaient les maux.

Comment travaillez-vous, à la fois au plateau, à l’écriture et à la mise en scène ?
Photo de répétition ©  Lea Thuong-Soo
Photo de répétition © Lea Thuong-Soo

Sacha Ribeiro : C’est le bordel ! (Rires) On fait un peu tout en même temps.

Alice Vannier : Nous fonctionnons de manière empirique. Parfois l’un mène la répétition, parfois l’autre, et nous improvisons beaucoup. Nous avons tout de même essayé de distinguer les moments de travail. Une résidence a permis d’avancer largement l’écriture avant l’arrivée aux Célestins afin d’éviter d’écrire en même temps que les répétitions, même si le texte continue d’évoluer une fois au plateau.

Sacha Ribeiro : Nous travaillons avec une équipe que nous connaissons très bien et très autonome, ce qui rend le travail particulièrement fluide.

Alice Vannier : Par ailleurs, il y a peu d’œil extérieur. Quelques proches viennent voir le travail, mais nous n’avons pas d’assistant à la mise en scène. Nous nous co-dirigeons. L’écriture et la mise en scène sont partagées. Et puis avec la force des choses, nous avons appris à nous supporter et à nous regarder en vidéo.

Concrètement, comment se passent les répétitions ?

Alice Vannier : Tout le monde est toujours là. C’est une vraie force, même si cela crée parfois un certain désordre, y compris pour l’équipe technique, parce que nous menons beaucoup de choses en même temps et ensemble. L’improvisation occupe une grande place. C’est notre marque de fabrique autant que notre manière de faire théâtre.


Et le reste c’est de la sauce sur les cailloux de Sacha Ribeiro et Alice Vannier
Les Célestins – Théâtre de Lyon
Du 25 février au 7 mars 2026
Durée 1h 15 environ

Écriture, mise en scène et jeu de Sacha Ribeiro et Alice Vannier
Scénographie de Benjamin Hautin
Lumière d’Anne‑Sophie Mage
Création sonore de Maxime Lance
costumes de Léa Emonet

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