Elle est là, assise de côté. Son visage filmé surgit en gros plan sur l’écran à cour, tandis qu’en face, une autre femme cadre, observe, enregistre. De l’autre côté du plateau, quelques fauteuils bleus en plastique élimés évoquent une salle d’attente ou une station de métro. Le regard circule entre scène et image, glissant d’un point à l’autre sans jamais se fixer tout à fait. Très vite, quelque chose se dédouble, comme si la présence se fragmentait et comme si le récit se déployait en plusieurs strates.

Depuis plusieurs années, Vanessa Larré intervient en maison d’arrêt pour animer des ateliers de théâtre auprès de détenues, où elle propose des exercices et ouvre des espaces de parole. De là naît l’idée de recueillir ces récits et de les filmer pour en proposer une autre forme de restitution. Les visages restent hors champ pour garantir leur anonymat, ne subsistent que des présences partielles, des mains, des postures, des cheveux. Dans cet espace contraint, où chaque passage implique contrôle et dépossession, le corps devient le premier lieu d’expression, une manière de dire malgré tout.
Une trajectoire reconstituée
Au fil de l’atelier, une rencontre a lieu avec une jeune femme, une vie cabossée, une humanité à vif. À partir de là, le parcours se construit au plateau par touches successives, sans chronologie linéaire, laissant affleurer les strates d’une existence marquée très tôt par la violence du père. Il faut encaisser, parer les coups, tenir, quitte à durcir le rapport au monde. Autour d’elle, les figures familiales dessinent un paysage de fuite et de déni, une mère qui ne veut pas voir, une sœur qu’elle a longtemps protégée et qui s’éloigne pour ne pas être entraînée. Toutes, à leur manière, tentent de tenir à distance un même héritage, celui d’une violence qui se transmet et dont il faudrait, coûte que coûte, rompre le cours.
Peu à peu, le drame se précise. La mort d’un enfant, encore nourrisson, en est le point d’acmé dans ce récit éclaté. Le spectacle ne s’attarde pas sur les faits eux-mêmes, mais sur ce qui les entoure. Isolement, fatigue, absence de soutien composent un environnement où rien ne vient enrayer la mécanique. La dépression apparaît diffuse, silencieuse, comme un fond sur lequel tout se joue. Et dans ce basculement, quelque chose se renverse. Aussi brutal soit-il, le drame agit comme une rupture, paradoxalement, la sauve et lui permet d’entrevoir une sortie possible de cette spirale de violence.
Dans cette construction, la metteuse en scène ne disparaît pas. Elle est là, au plateau, revivant la relation qui est à l’origine du spectacle, relançant la parole, interrogeant sa place, sa légitimité à s’approprier cette histoire et à en faire écho. Sa présence inscrit le récit dans une durée, celle d’un dialogue noué en prison et poursuivi ensuite.
Jeu et circulation des rôles
Cette matière trouve un relais précis dans le jeu des interprètes. Julie Denisse incarne Jeanne, cette femme au bord du gouffre, avec une grande retenue, comme anesthésiée, maintenant la parole à un niveau contenu, presque en-deçà de l’émotion attendue. Ce choix donne du relief aux moments où quelque chose cède, où le récit se fissure et laisse apparaître une autre intensité.
En face, Florence Janas circule entre plusieurs figures, faisant exister tour à tour la sœur, la mère, la psychologue ou la codétenue. Ces passages d’un rôle à l’autre organisent la progression du récit, même si certaines transitions restent visibles, si parfois sa nature clownesque extraordinaire déborde. Lorsqu’elle endosse la figure maternelle, une émotion toute en retenue émerge avec une belle intensité. Assommée, elle a depuis longtemps accepté le mauvais karma qui irrigue sa vie et celle de son aînée.
La vidéo, omniprésente, sans être pour autant pesante, prolonge ce travail en multipliant les points de vue, mais son usage paraît parfois superflu. Elle isole des visages, rapproche des détails, introduit un autre régime de présence qui dialogue avec le plateau sans jamais s’y superposer complètement. Tout comme la musique jouée en direct par Stan B. Valette, certes belle, troublante, qui reste presque à la lisière du récit qui se joue.
Un dispositif qui disperse

C’est dans cette coexistence des formes que le spectacle trouve aussi sa limite. Le passage constant entre image et jeu, entre récit adressé et scènes incarnées, tend à fragmenter l’attention. L’émotion circule, affleure par moments, mais peine à se déposer durablement.
Ce choix d’un récit en éclats répond à la logique de la trajectoire racontée, faite de ruptures et de discontinuités. Il en restitue la complexité sans la simplifier. Mais il maintient aussi une distance, comme si le spectateur restait à la lisière, tenu à l’écart d’une immersion plus directe.
Malgré ces réserves, l’ensemble laisse affleurer une humanité reléguée aux marges, ces vies que la société préfère ne pas voir. Vanessa Larré avance au plus près d’une parole recueillie sur la durée, en laissant les situations apparaître dans toute leur complexité. Sublime(s) rend visible une trajectoire singulière et en laisse percevoir les tensions, sans jamais ni les enfermer dans un quelconque jugement. Un portrait de femme troublant et sincère, qui met en lumière son invisibilisation.
Envoyé spécial à Lyon
Sublime(s) de Vanessa Larré
Les Célestins, Théâtre de Lyon
Du 21 au 30 avril 2026
durée 1h30 environ
Texte de Vanessa Larré en complicité avec Florence Janas et Julie Denisse
Conception et mise en scène de Vanessa Larré
Avec Julie Denisse, Florence Janas, Vanessa Larré, Stan B. Valette
Avec la participation en vidéo de Olivier Rabourdin
Dramaturgie d’Adèle Chaniolleau
Scénographie de Lisa Porteix
Vidéo de Lucie Pannetrat
Lumière et régie générale – David Ménard
Musique et son de Stan B. Valette
Régie son et vidéo d’Adrien Hollocou