L’art est une affaire de transmission. Pas seulement de ce que nous héritons, mais également de ce avec quoi nous cherchons à nous construire. Ce ne sont probablement pas Sacha Ribeiro et Alice Vannier qui diront le contraire. Les deux artistes qui codirigent la compagnie Courir à la catastrophe en ont même fait le sujet de leur dernière création. Dans Et le reste c’est de la sauce sur les cailloux, le binôme s’intéresse à Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, cinéastes sans concession mal connus du grand public. Un postulat que les deux auteurs-metteurs en scène assument pleinement, faisant de cette rencontre le point central et essentiel de leur dramaturgie.
Une rencontre

C’est par écran interposé, lors du visionnage d’un documentaire de Pedro Costa sur leur travail, qu’Alice Vannier et Sacha Ribeiro font la connaissance du couple de cinéastes. En plein montage d’un de leurs films, le réalisateur y dresse le portrait de deux inséparables inventant leur propre cinéma. De cette intimité aussi personnelle que professionnelle se dégage une authenticité et une radicalité qui font mouche auprès des jeunes metteurs en scène. Ils tiennent là le noyau évident de leur prochaine création.
L’économie du spectacle étant ce qu’elle est, il faudrait pourtant avant cela qu’un projet puisse exister pour être défendu. Dossier à l’appui, les noms de Straub et Huillet écrits noir sur blanc comme une promesse, reste désormais à approfondir le sujet à la rencontre de leur œuvre. Ce cheminement n’est pas seulement le processus qui a mené à la conception de cette pièce. Il en est partie intégrante.
Comme au cinéma
À l’instar du film de Pedro Garcia, qui expose avec beaucoup de naturel la relation qui unit les deux réalisateurs, Et le reste c’est de la sauce sur les cailloux s’attèle à mettre à nu le squelette d’une œuvre, au théâtre comme au cinéma. Par cette entrée, Sacha Ribeiro et Alice Vannier établissent un dialogue permanent avec le documentaire. Ni reproduction, ni adaptation, leur spectacle devient prétexte à mêler art, artisanat et politique. Comme le travail des cinéastes avant eux, leur théâtre n’a nul besoin de se dire engagé pour l’être. C’est dans la structure même de l’écriture que tout se joue, dans le texte comme au plateau.
Encadré de lourds rideaux bleus que l’on imagine empoussiérés de n’avoir jamais été décrochés, un écran de projection obstrue d’abord la perspective. La scénographie de Benjamin Hautin convoque le cinéma en une image, contraignant les deux interprètes dans un couloir étroit, à l’avant-scène, au plus près du public. Ainsi confrontés aux spectateurs, Alice et Sacha, veste en laine repliée sur le bras, s’apprêtent à devenir respectivement Danièle et Jean-Marie.
Dialogue avec une œuvre

Un élément de costume – signé Léa Emonet – à mettre ou à retirer, assorti de cheveux attachés pour l’une et d’un cigare aux lèvres pour l’autre, suffisent d’emblée à affirmer la théâtralité de cette pièce. Les deux artistes font d’ailleurs montre d’une grande précision d’interprétation lorsqu’il s’agit d’imiter la posture ou la prosodie du couple. Des fragments choisis qui, plutôt que de tourner à la démonstration, relancent au contraire les réflexions à la fois intimes, artistiques et politiques qui traversent les auteurs-metteurs en scène.
Sans chercher à s’identifier aux figures qui les occupent, Alice Vannier et Sacha Ribeiro décortiquent ce qui, dans leur démarche créatrice, s’en rapproche ou s’en éloigne. Ils se saisissent alors de l’occasion précieuse de questionner leur rapport à l’art, à la radicalité et à l’exigence, dressant le constat d’un bouleversement pas seulement générationnel. Les décalages créés par la mise en miroir et appuyés par le jeu sont irrésistibles autant qu’impitoyables. De cette franchise disparue émerge une liberté et un espoir qu’on ne soupçonne plus.
L’exigence et la résistance
Jean-Marie Straub et Danièle Huillet font partie de ces inclassables, réputés pour produire un cinéma qui ne cédait rien à la facilité. Il ne pouvait donc en être autrement de la proposition de Sacha Ribeiro et Alice Vannier. Et le reste c’est de la sauce sur les cailloux est dense et se développe avec méticulosité, embrassant le théâtre dans toute sa complexité.
La partition technique et scénographique – avec les lumières d’Anne-Sophie Mage et le son de Maxime Lance – joue à ce titre un rôle primordial. Dans une approche de l’espace parfaitement maîtrisée, l’écran de cinéma devient un filtre à travers lequel s’ouvre peu à peu la profondeur de champ. Là s’engage un autre dialogue, physique cette fois-ci, entre deux duos, deux époques, deux contextes. Au studio de montage exigu répond en reflet la salle de répétition d’un théâtre au toit percé. Des conditions de travail qui, par-delà leurs dissemblances, racontent en substance la même nécessité de créer pour vivre, se battre et résister.
Et le reste c’est de la sauce sur les cailloux de Sacha Ribeiro et Alice Vannier
Les Célestins, Théâtre de Lyon
Du 25 février au 7 mars 2026
Durée 1h15.
Écriture, mise en scène et jeu de Sacha Ribeiro et Alice Vannier
Scénographie de Benjamin Hautin
Lumière – Anne‑Sophie Mage
Création sonore – Maxime Lance
Costumes – Léa Emonet