Le plateau est presque nu. Un piano à queue occupe le côté cour, deux caisses noires complètent le décor. Octave, double scénique d’Olivier Debbasch, se tient debout, en noir, une partition à la main. Il tente de la déchiffrer, bute, s’interrompt. À côté, Ariane Dumont-Lewi, assise au clavier, effleure les touches. Lui cherche à lire les notes, à en saisir l’agencement, à comprendre ce qui se cache derrière les différentes couleurs – noir, blanc -, les silences ou les demi-tons. Elle les fait entendre, leur donne corps.
L’enjeu est de taille. Le comédien, chanteur à ses heures perdues, a été choisi pour interpréter Caïn dans l’opéra de Scarlatti, Il Primo Omicidio. Mais détail d’importance, il ne sait ni lire une partition, maîtrise encore moins le solfège et, bien évidemment, ne parle pas un mot d’italien. Pour être à la hauteur, il n’a d’autre choix que de prendre des cours préparatoires avant les répétitions officielles, qui commencent dans un mois. Avec son amie, pianiste et parfaitement bilingue, il s’engage pleinement et tente de faire sien le rôle, la langue et la musique.
Frères en miroir

Derrière le chef-d’œuvre baroque et la querelle d’offrandes qui oppose les deux frères originels – l’un sacrifie ses moutons, l’autre brûle ses céréales – se loge déjà une mécanique implacable, une guerre d’ego. Le premier semble satisfaire Dieu, pas le second. La jalousie s’infiltre, gagne du terrain. Face à l’incompréhension, Caïn s’agace, la colère monte, le désir de meurtre grandit en lui.
En creusant la partition, les deux artistes réveillent chez Octave des souvenirs tenaces, enfouis au plus profond de sa mémoire. Une autre histoire de famille affleure, avec deux frères, encore. Le plus grand impose sa supériorité physique, devient pompier et érige la virilité en rempart. Le cadet, plus fragile, plus sensible, encaisse. Les uns le traitent de chochotte, les autres de princesse. Il devient le bouc émissaire de son aîné et de ses camarades de classe.
La vérité derrière le mythe
En endossant le rôle de Caïn, Octave renverse les places et affronte ses fantômes. Sur scène, il déplace ce qui, dans la vie, reste noué. Les humiliations deviennent matière, les silences, souffle. Il rejoue pour tenir, pour comprendre, pour tenter d’apaiser – tuer son frère ici, symboliquement, pour ne pas le tuer ailleurs.
Car le soir, quand les parents avaient le dos tourné, les coups pleuvaient, les crachats aussi. Chétif, il encaissait sans broncher. Il se taisait, et tous minimisaient. La mère et le père en tête : rien de grave, un jeu entre frères. Il faut laisser pisser.
La musique comme levier

Au plateau, l’opéra n’illustre pas il sert de déclencheur, d’appui de révélateur. Les airs de Scarlatti traversent le plateau, contaminent le récit et allument dans la mémoire du jeune homme ce qu’il aurait tellement préféré oublier. Ariane Dumont-Lewi accompagne, relance, soutient. La voix d’Olivier Debbasch, fragile autant que profonde, se tend, se brise, bifurque. Elle glisse du baryton au contre-ténor, en passant par un soupçon de soprano, brouille les lignes. Les rôles vacillent. Abel ou Caïn – rien ne se fixe.
La musique n’adoucit qu’en apparence. Elle ouvre, fissure, déplace. Une autre langue du conflit affleure, plus trouble. Se fait entendre alors ce qui résiste, ce qui ne se dit que dans les rêves, dans la fiction.
Une matière encore à tendre
Avec presque rien, les deux artistes fabriquent un monde. Olivier Debbasch, présence troublante autant que lumineuse, traverse les figures, les incarne, les déforme. Il passe presque sans transition de la mère débordée au professeur brutal, jusqu’à une autorité religieuse insidieuse, dominée par un machisme sacralisé. Il fait surgir un système, en révèle la violence ordinaire.
Mais le spectacle cherche encore sa tension. Certains passages manquent d’intensité, les changements de registre restent encore en peu abrupts. La matière affleure, vive, sans se déployer jusqu’au bout. La violence, trop contenue, semble par choix, empêchée, retenue au bord de l’uppercut. Par moments, l’ensemble peut sembler anecdotique, là où cela frotte et ou entend seulement en filgrane ce qui dans la vie, tue, le silence qui empoisonne, celui qui, depuis dix ans, sépare la fratrie.
Reste une proposition touchante, sensible, traversée de regrets et de mélancolie. En rejouant le premier meurtre de l’humanité, Octave/Olivier ouvre un espace instable où quelque chose peut enfin se dire. Une lueur persiste, ténue, dans le fantasme et loin du passage à l’acte.
Fouiller, bercer, pompier d’Olivier Debbasch et Ariane Dumon-Lewi
Les Plateaux Sauvages
du 18 au 28 mars 2026
durée 1h20 environ
Tournée
Le spectacle sera au Festival OFF Avignon, plus d’information à venir
Mise en scène d’Olivier Debbasch et Ariane Dumont-Lewi
avec Olivier Debbasch et Ariane Dumont-Lewi
Scénographie de Mélissa Rouvinet
Costumes de Clément Desoutter
Masque de Jean Ritz
Création lumière de Billy Rambaud
Travail vocal – Élodie Fonnard
Regards extérieurs Sophie Bricaire, Emeric Cheseaux et Naïma Perlot-Lhuillier